Assalam alaykoum wa rahmatoullah wa barakatouh





Le livre de l'Amour
Abû Hamid Al Ghazâlî



Textes de la Loi révélée qui traitent
de l’amour du serviteur[1] pour Allâh
- qu’Il soit exalté


Sache que la Communauté, unanime, affirme que l’amour d’Allâh et du Prophète est une obligation (fard)[2]. Mais, comment obliger les fidèles à faire quelque chose qui n’existe pas ?[3] Et comment peut-on expliquer l’amour par l’obéissance, alors que l’obéissance découle de l’amour et en est le fruit ? L’amour est nécessairement premier et l’on n’obéira que parce que l’on aimera.

Cet amour est attesté par la parole suivante d’Allâh qui dit {Il les aimera et ils l’aimeront} sourate 5, verset 54. Et ailleurs : {Or ceux qui ont cru ont pour Allâh un bien plus grand amour} sourate2, verset 165. Il y a là une épreuve que l’amour existe bien et qu’il y a, un plan de l’amour, une différence entre les êtres.

Dans de nombreux propos, l’Envoyé d’Allâh a fait de l’amour d’Allâh une condition essentielle de la foi. Ainsi Abû Razîn al-‘Aqîlî lui demanda :
-« Ô Envoyé d’Allâh, qu’est-ce que la foi ?
Il lui répondit : « Tu aimeras Allâh et Son Prophète par-dessus tout. »
Dans un autre hâdîth, il est rapporté ce qui suit : « Il n’y a pas de foi si l’on n’aime pas Allâh et Son Prophète par-dessus tout ». Et ailleurs : « Pour croire, il faudra m’aimer plus que ses parents, ses biens, plus que toute autre créature sur terre ». Et certains textes ajoutent : « Et plus que soi-même ».

Comment en serait-il autrement alors qu’Allâh a dit : {Dis : « Si vos pères, vos enfants, vos frères, vos épouses, vos proches, les biens que vous avez acquis, un commerce pour lequel vous redoutez un manque de débit, des demeures qui vous satisfont, vous sont plus chers (litt. : « sont plus aimés par vous »,ahabb) qu’Allâh, Son Prophète et le combat sur Son chemin, alors attendez que vienne l’ordre d’Allâh. Certes, Allâh ne guide pas les pervers}[4] ? Si Allâh parlé ainsi, c’est à titre de menace et de désaveu.

Le Prophète a commandé d’aimer lorsqu’il a dit : « Vous aimerez Allâh pour toutes les grâces qu’il vous accorde et vous m’aimerez pour l’amour dont Il me gratifie. »

Quelqu’un lui dit un jour :
« -«Ô Envoyé d’Allâh, je t’aime !
-« Prépare-toi à être pauvre, lui dit-il.
-« Mais j’aime Allâh ! répartit l’autre,
-Prépare- toi à subir les épreuves », lui rétorqua-t-il. »

‘Umar rapporte que le Prophète, à la vue de Mus‘ab Ibn ‘Umayr [5] qui venait à lui, les reins ceints d’une peau de bouc, dit :
« Voyez-vous cet homme dont le cœur a été illuminé par Allâh ? Je l’ai vu tandis que ses parents le nourrissaient du plus exquis des mets et de la plus délicieuse des boissons. C’est l’amour d’Allâh et de Son Envoyé qui l’a mis dans l’état que vous voyez ! »

Dans un récit bien connu, on rapporte qu’Abraham - que la grâce et la paix soient sur lui - dit un jour à l’Ange de la mort qui s’était présenté à lui pour lui ravir la vie :
-« As-tu jamais vu un ami intime faire mourir son ami ?
Et Allâh d’inspirer à l’Ange de la mort la réplique suivante :
-« As-tu jamais vu un amant répugner à l’idée de rencontrer son bien-aimé ?
-« Ange de la mort, prend-moi sans hésiter », dit alors Abraham.
Seul le serviteur qui aime Allâh de tout son cœur pourra arriver à cet état. Celui qui est assuré que la mort s’ouvre sur la rencontre avec Allâh ressentira de l’allégresse, d’autant qu’en dehors de l’objet de son amour rien n’est susceptible de le distraire de sa quête.

Notre Prophète a dit un jour dans son invocation :
« Seigneur, accorde-moi de T’aimer, d’aimer ceux que Tu aimes, d’aimer tout ce qui me rapproche de Ton amour, et fais en sorte que T’aimer me soit plus doux que l’eau fraîche à ma bouche. »
Un bédouin vint voir un jour le Prophète et lui dit :
-« Ô Envoyé d’Allâh, à quand l’Heure (dernière) ?
-« Cela dépend de ce que tu auras fait pour t’y préparer, dit-il.
-« Je n’ai fait ni longues prières ni moult jeûnes. Je me suis contenté d’aimer Allâh et Son Envoyé.
-« On est avec celui qu’on aime », lui dit-il.
Anas a dit : «Je ne sais pas de musulman, depuis que l’Islâm existe, qui se soit jamais réjoui de quelque chose autant que de cette parole ! »

Abû Bakr le véridique (as-siddîq) a dit : « Goûter au pur amour d’Allâh dispense de rechercher ce monde et éloigne de la société des hommes. »

Al-Hasan[6] a dit : « Connaître Allâh, c’est L’aimer ; connaître le monde, c’est s’en détacher ! Le croyant ne s’en divertit que s’il oublie. Sitôt qu’il revient à lui-même, il ressent une immense tristesse. »

On raconte que Jésus - que la grâce et la paix soient sur lui - rencontra un jour trois hommes hâves et pâles. Il leur dit :
-« Qu’est-ce qui vous a mis dans cet état ?
-« La peur de la Géhenne », dirent-ils.
-« Seul Allâh peut rassurer ceux qui ont peur », leur dit Jésus.
Plus loin il rencontra trois autres encore plus hâves et plus pâles que les premiers. Il leur dit :
-« Qu’est-ce qui vous a mis dans cet état ?
-« Le désir ardent du Paradis », dirent-ils.
-« Allâh seul, répondit Jésus, peut répondre à votre attente ».
Plus loin encore il rencontra trois hommes qui étaient plus hâves et plus pâles que les précédents, et dont les visages étaient illuminés. Il leur demanda :
-« Qu’est-ce qui vous a mis dans cet état ?
-« L’amour d’Allâh », dirent-ils.
-« Ah ! S’exclama-t-il, ceux-ci sont des Rapprochés, les Rapprochés, les Rapprochés ! »
‘Abd al Wahîd Ibn Zayd [7] a dit : « Je rencontrai un homme dans la neige. Je lui demandai :
-« Ne sens-tu pas le froid ?
-« Celui qu’occupe l’amour d’Allâh, dit-il est insensible au froid ! »
On rapporte ces paroles de Sariyy as-Saqatî [8] : « Les différentes communautés seront appelées au Jour du jugement dernier avec leurs Prophètes et il leur sera dit :
« Ô vous, Communauté de Jésus ! Ô vous, Communauté de Muhammad ! »
Ceux qui aiment Allâh seront appelés ‘les Saints d’Allâh’ et on leur dira « Venez à Allâh » Leurs cœurs battront alors de joie à tout rompre. »

Hârim Ibn Hayyân a dit : « C’est dans la mesure où le croyant connaît Allâh qu’il L’aime. Son amour le conduira à Lui. Et dans la mesure où il sera sensible à la douceur de cette marche vers Lui, il n’aura plus de convoitise pour cette vie, et n’aura plus de regard languissant pour la vie dernière. Cette douceur lui vaudra des préjudices en ce monde, et le repos dans l’autre. »

Yahyâ Ibn Mu‘âdh [9] a dit : « S’Il[10] noie les péchés dans Son pardon, que dire de Son contentement (ridâ) ? Et si Son contentement comble les espoirs, que serai-ce de Son amour ? Et si Son amour emplit l’esprit de stupéfaction, que dire de Son affection (wudd) ? Et si Son affection efface le souvenir de ce qui est en dehors de Lui, que dire de Sa grâce (lutf) ? »

On trouve dans un écrit des Pieux Anciens (salaf) ces paroles : « Ô Mon serviteur, J’en jure par les droits que tu as sur Moi, Je t’aime ! Alors, en vertu des droits que J’ai sur toi, aime-Moi ! »

Yahyâ Ibn Mu‘âdh a dit : « Un grain de moutarde d’amour m’est bien plus agréable que dix ans de dévotions (‘ibâdât) sans amour ! »
Il a dit aussi : « Seigneur, j’ai pris pour demeure la cour ; ma seule préoccupation c’est de Te louer ! (thanâ’). Dés ma plus tendre enfance, Tu m’as fait tien, de Ta connaissance Tu m’as enveloppé, à Ta grâce Tu m’as initié, et dans les états spirituels Tu m’as fait progresser ! Tu m’as fait expérimenter tour à tour, la crainte, le repentir, le renoncement (aux biens de ce monde), le désir ardent, l’acceptation (de Ton Décret), et l’amour ! Tu m’as abreuvé à Ta source et dans Tes pâturages, Tu m’as laissé me promener, attaché à Ton commandement et éperdument amoureux de Ton verbe. Comment m’éloignerais-je de Toi maintenant que mes cheveux sont devenus blancs Toi qui m’as habitué à Ta bienfaisance ? Je passerai le reste de mes jours auprès de Toi murmurant avec humilité ma prière. Car enfin c’est de l’amour que je ressens pour Toi ! L’amoureux s’éprend passionnément de son bien-aimé et se détourne de tout ce qui n’est pas lui ! »

On n’en finirait pas de citer les récits et les dires qui ont trait à l’amour d’Allâh. C’est une entreprise aisée. Ce qui l’est moins, c’est d’en saisir la réalité profonde (ma‘nâ). C’est ce que nous tâcherons de faire.



[1] Le mot ‘abd, ou « serviteur », admet une division en plusieurs catégories qui sont :
le serviteur par existenciation, catégorie à laquelle appartiennent toutes les créatures, sans distinction entre les croyants et infidèles bons ou mauvais. Dans le Coran : {Nul être, dans les cieux et sur la terre, sans qu’il ne vienne au Miséricordieux en serviteur} sourate19, verset 94
le serviteur par état de servitude. C’est le serviteur croyant, celui qui se conforme et obéit aux ordres d’Allâh
le serviteur du monde et de la passion. C’est celui qui aime le monde, qui se laisse mener par ses passions.
La catégorie visée ici par al-Ghazalî est celle du serviteur par état de servitude.

[2] Fard : obligation religieuse qui a pour conséquence une récompense (divine) lorsqu’on l’accomplit et un châtiment lorsqu’on la néglige.

[3] Autrement dit, si aimer Allâh est proprement impossible, ainsi que le prétendent certains théologiens littéralistes, alors comment cet amour serait-il en même temps une obligation ?

[4] Coran ; sourate9, verset24.

[5] Mus‘ab Ibn ‘Umayr : Un des compagnons du Prophète. Mort à Uhud en 627

[6] Al-Hasan al-Basrî : Né à Médine en 642. Mort à Basra en 728. Il s’était rendu célèbre par son éloquence, prêchant le renoncement au monde.

[7] Ascète Basrien, mort en 793, fut disciple de Mâlik Ibn Sînâr.

[8] Sariyy as-Saqatî : Disciple de Ma‘rûf al-Karkhî et maître de Junayd, mort à Bagdad en 867.

[9] Yahyâ Ibn Mu‘âdh ar-Râzi : est le plus illustre disciple d’Ibn Karrâm. Il professa le premier un cours public de mystique dans les mosquées ; et, le premier aussi, il osa prêcher son amour pour Allâh au style direct. Mort en 871.

[10] Allâh, s’entend.