(D'après Yahya 'Alawi, docteur en islamologie)
Le Sheykh Abou Saïd Aboul-Kheyr, né en 967 et mort en 1049, est
considéré comme l'un des premiers grands spirituels d'expression persane, pour ne pas dire le premier. Le livre que nous allons vous présenter a été écrit par l'un de ses arrière-petit-fils, Mohammad Ibn-é Monawwar, un livre intitulé "Les secrets de l'unité divine dans les stations spirituelles du Sheykh Abou Saïd" qui a marqué la littérature mystique persane, faisant de l'anecdote l'une des formes d'expression privilégiée de ce genre. Dès son apparition, en effet, ce livre a été une source d'enseignement et d'inspiration pour les auteurs mystiques des générations suivantes, qu'ils soient poètes ou
prosateurs.
De son vivant même, le Sheykh Abou Saïd était entré dans la légende. Surnommé « prince de la voie mystique », il était admiré par les uns,
désavoué par les autres. Son mode de vie, sa doctrine spirituelle, qu'il mettait en pratique dans tous les moments de sa vie
quotidienne, scandalisèrent non seulement un bon nombre de théologiens légalistes, mais aussi certains spirituels plus traditionalistes de son temps. L'écho de ses paroles et de ses attitudes audacieuses parvint même jusqu'en Andalousie, à l'autre extrémité du monde musulman d'alors, où il fut sévèrement critiqué par Ibn Hazm de Cordoue, théologien légaliste auteur d'un « livre des hérésies musulmanes ».
C'est qu'en fait le Sheykh Abou Saïd était l'un des précurseurs d'une
école spirituelle qui sera plus tard connue sous le nom de malâmatiyya ou malâmiyya, qui veut dire « gens du blâme ». Pour ces spirituels, il faut, pour atteindre au renoncement complet à soi-même et à la véritable sincérité et pureté dans la quête de Dieu, non seulement supporter, mais même rechercher le blâme public, non pas en agissant au contraire de la Loi révélée, comme certains l'ont prétendu — et comme certains pseudo-spirituels ont d'ailleurs pu le faire —, mais en agissant au contraire des pratiques ostentatoires des bigots et en vivant d'une manière que les gens n'avaient pas l'habitude de voir ni chez les autorités religieuses exotériques ni chez ceux qui se réclamaient de la voie spirituelle et mystique.
Mais le blâme des blâmeurs n'empêchera pas notre Sheykh de devenir un
modèle de la spiritualité islamique iranienne, même s'il n'a lui-même
fondé aucune école ni écrit aucun livre. Par ses paroles, ses
prédications, ses gestes et ses attitudes, il a donné de nouvelles
valeurs à la spiritualité iranienne et fait de la langue et de la
poésie persanes un moyen d'expression privilégié pour les sentiments
et idées mystiques.
Pour lui, on ne peut atteindre à la véritable sincérité dans la quête
de Dieu qu'en renonçant complètement à soi-même : il faut donc fuir
les pratiques ostentatoires des bigots, qui ne font que renforcer le
moi, et ne pas se soucier du blâme des bien-pensants que l'on ne peut
manquer de s'attirer par une telle attitude. En renonçant à l'arabe au profit du persan, le Sheykh Abou Saïd faisait sortir la voie spirituelle et les idées mystiques des cercles de lettrés et les rendaient accessibles aux gens simples. Il fallait donc que le contenu même de ces enseignements subisse une adaptation : il ne s'agira pas pour lui d'évoquer de complexes
théories métaphysiques, mais de faire partager l'expérience
spirituelle, d'où l'importance des anecdotes et récits des moments de
la voie spirituelle, dont le présent ouvrage constitue le premier
recueil en langue persane.
Quant aux idées du Sheykh Abou Saïd concernant la vie et la voie
spirituelles, nous vous laisserons dès maintenant les découvrir vous-
mêmes à travers ses paroles et ses attitudes. Rappelons seulement que
pour lui, la spiritualité ne consiste pas à se retirer du monde dans
la solitude des montagnes ou les immensités désolées des désert : le
véritable spirituel est celui qui, à l'exemple du Prophète, que Dieu
le bénisse lui et les siens, vit avec les hommes et parmi eux, tout
en demeurant en permanence uni à Dieu ; car le seul voile entre la
créature et Dieu n'est ni le ciel, ni la terre, ni les hommes, ni les
biens, mais seulement cette affirmation de soi-même qui nous pousse à
ne voir, à ne penser et à ne dire que « moi » et toujours « moi ».
Comme le dira plus tard le grand poète mystique Djalâlod-dîn Rûmî :
La mère des idoles, c'est l'idole du moi : Celles-là sont vipères,
celle-ci est dragon.




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