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Discussion: La Voie Qadiriya Boutchichiya

  1. #1
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    Par défaut La Voie Qadiriya Boutchichiya

    Salam Aleykoum Wa Rahmatoullah Wa Barakatouh.

    Je vais incha'Allah dans ce post vous faire une modeste présentation de la Tariqa Boutchichiya. Ce post est en partie pour répondre aux détracteurs des cette voie en disant des choses vraiment absurdes sur le Cheikh et tout ce qui entoure la Tariqa Boutchichiya.

    Toute la vérité sera là, vous verrez au fil des post que ça n'a rien d'une "secte" comme disent certains, et que c'est juste un chemin et un ôde à l'amour envers Allah et Son Messager .

    Commençons !

  2. #2
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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya



    La Voie Qadiriya Boutchichiya


    Une Voie spirituelle se présente comme un chemin de retour au centre de notre être, qui a pour finalité la réalisation et le dépassement de l'ensemble des possibilités inhérentes à l'état humain par le rétablissement de notre perception de la divinité. Une Voie vivante est une voie dont le Guide spirituel est un être réalisé qui vit parmi nous, comme un isthme ou un pont entre la réalité divine et notre propre réalité.


    Tradition pluriséculaire répandue dans le monde entier, le soufisme est à l'origine de nombreuses voies spirituelles. Se situant lui-même au coeur de l'islam, ce n'est pas une philosophie, encore moins un système : il s'agit avant tout d'une manière d'être au monde. Comme le dit un poème soufi : « Ô Ami, cesse de chercher le pourquoi et le comment. Cesse de faire tourner la roue de ton âme. Là même où tu te trouves, en cet instant tout t'est donné, dans la plus grande perfection. Accepte ce don, presse le jus de l'instant qui passe ». Le soufisme a pour but de nous permettre d'éveiller notre coeur, non pas notre coeur physique, mais cette fine pointe de l'être qui est le lieu de la perception spirituelle. Le soufisme est pratiqué sous la direction d'un Cheikh (littéralement : « l'Ancien » ou « le Guide »). La fonction de ce Cheikh est une guidance spirituelle, ayant pour objectif de nous faire découvrir par nous-mêmes la réalité divine. Le Guide est celui qui a déjà parcouru le chemin, qui s'est éteint en Dieu, et qui a ensuite été renvoyé vers les Hommes pour les guider vers Lui, indépendamment de tout choix et de toute volonté personnelle.


    Selon les pays et les époques, le soufisme a toujours su s'adapter aux hommes qu'il rencontrait afin de toucher leur être profond, par-delà les formes culturelles qui étaient les leurs. Car la vérité est une, mais les paroles sont multiples. C'est dans ce sens que l'on dit des soufis qu'ils sont les « fils de l'instant ». Aujourd'hui en France, à une époque et dans un pays où le fait de retrouver le sens de notre existence est devenu une impérieuse nécessité pour de nombreuses personnes, il nous a semblé important de pouvoir présenter en quelques pages la Voie Qadiriya Boutchichiya, telle qu'elle est vécue dans notre pays depuis plusieurs années par un certain nombre de disciples d'origine française ou étrangère. Ce petit livret de présentation n'a pour objectif que de présenter quelques repères, qui permettront ensuite à chacun de cheminer et de découvrir par lui même, à travers sa propre pratique, les aspects toujours plus intérieurs et plus subtils de cette Voie soufie vivante et authentique. Ce document ne se veut rien d'autre qu'un témoignage.


    Notes
    :


    - Les mots translittérés à partir de la langue arabe seront indiqués dans le texte en italique.

    - Pour désigner le Cheikh , nous avons retenu le terme de Guide plutôt que celui de Maître, qui peut prêter à confusion. La relation entre le disciple et le Cheikh est en effet une relation d'éveil et de fraternité, et non pas une relation de maître à esclave !
    - La mention du nom du Prophète Muhammad est toujours suivie en Islam de la formule Salla Llahu alayhi wa sallam (littéralement : la bénédiction de Dieu soit sur lui et la Paix). Pour ne pas alourdir le texte, nous nous contenterons de la mentionner ici une seule fois pour l'ensemble de ce document.

  3. #3
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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya


    Le guide spirituel



    Les soufis disent souvent que « la Voie, c'est le Cheikh ». Une voie spirituelle n'a donc de sens que par rapport au Guide spirituel qui, tel une source d'eau vive, l'irrigue et la nourrit tout entière. Comme l'eau donne naissance à des fleurs différentes selon la terre qui la reçoit, les disciples d'une voie (foqqara, pluriel de faqir : littéralement les pauvres, au sens de la pauvreté en esprit dont parlent les Evangiles) pourront paraître différents selon les pays, les milieux socioprofessionnels, les âges ou d'autres critères extérieurs. Mais ils s'abreuvent tous à une source unique, et parcourent le même chemin, chacun à sa façon. C'est cela qui fait d'eux des frères spirituels, au-delà des différences extérieures. Et cette relation de fraternité devient de plus en plus concrète, du fait des expériences intérieures que chacun est amené à vivre au cours de ce cheminement. En effet, si les mots sont impuissants à décrire ces états à ceux qui ne les ont pas vécus, indépendamment de toute volonté personnelle, ils permettent de les évoquer avec ceux qui les ont goûtés.


    Il est surprenant de s'apercevoir que nous pouvons partager beaucoup de choses profondes et subtiles avec quelqu'un qui semblait a priori très différent de nous, alors même que des personnes qui nous étaient très proches sur le plan affectif, social, intellectuel ou culturel, peuvent sembler ne plus nous comprendre dès lors que l'on aborde les aspects de ce cheminement intérieur. Ceci n'est en fait qu'un reflet de ce que l'on nomme le secret spirituel (sirr). Déposé par la permission divine dans le coeur du Cheikh , c'est ce secret qui rend la Voie opérative et permet la transformation progressive du disciple.


    Le rapport au Guide ne sera donc ni un rapport d'amitié, ni un rapport de conversation courtoise sur des sujets fins ou élevés. Il ne s'agit pas non plus d'un rapport dans lequel le Guide aurait pour vocation de dicter à ses disciples le moindre de leurs faits et gestes, ou de prendre en main la gestion de leur vie quotidienne. Un véritable Guide spirituel n'est jamais un « maître à penser ». Car en réalité, ce n'est pas par la pensée, ni par le raisonnement discursif que l'on peut connaître Dieu. En effet, Dieu n'est ni une formule mathématique, aussi sophistiquée soit-elle, ni un concept issu de notre réflexion, aussi pointue soit-elle. De ce fait, l'enseignement spirituel n'aura pas grand chose à voir avec l'enseignement profane.


    Le soufi Ibn ata Allah décrit la fonction du Guide spirituel de la manière suivante : « Ton Guide n'est pas celui duquel tu entends des discours, mais celui dont la présence te transforme; Il n'est pas celui dont l'expression te guide, mais celui dont l'allusion spirituelle te pénètre; Il n'est pas celui qui t'invite à la porte, mais celui qui soulève le voile qui te sépare de Lui; Il n'est pas celui qui te dirige par des paroles, mais celui qui te transforme par son état spirituel; Il est celui qui te délivre de la prison de tes passions pour t'introduire chez le Maître des Mondes; Il est celui qui ne cesse de polir le miroir de ton coeur jusqu'à ce que s'y irradient les lumières de ton Seigneur; Il t'élève vers Allah et lorsque tu t'es élevé, il te transporte vers Lui; Il ne cesse pourtant de te garder jusqu'à ce qu'il te dépose entre Ses mains; Il t'introduit dans la lumière de la Présence Divine, et te dit : « Te voilà, et ton Seigneur » ».


    La subtilité de la relation qui unit le Guide et son disciple n'a d'égal que son caractère extrêmement précieux. Le Guide est un saint qui a été choisi pour appeler et pour guider les Hommes sur un chemin de retour vers notre Créateur, c'est-à-dire du retour vers notre nature profonde. Pour qu'une personne puisse remplir cette fonction, une double condition s'avère nécessaire. Il faut à la fois qu'il y ait transmission par un autre Guide de ce secret spirituel, et qu'il y ait en même temps une confirmation divine de cette autorisation d'enseigner. Une chaîne ininterrompue relie ainsi tous les Guides authentiques, du Prophète Salla Llahu alayhi wa sallam jusqu'à nos jours. Homme éteint à lui-même, mais subsistant par Dieu, le Guide est avant tout un éducateur spirituel. Il est le médiateur parfait qui nous met en contact avec cette réalité divine dont nous sommes originaires, mais dont nous avons perdu la perception. Homme réalisé, il nous transmet les moyens de réveiller notre coeur, ce coeur qui est pour les soufis l'instrument de la perception spirituelle. En renouant avec cette perception du coeur, nous retrouvons le sens véritable de notre existence. Par une remise confiante à Dieu, nous apprenons dès lors à déchiffrer et à suivre les signes qu'il nous envoie, pour nous guider vers Lui. Nous retrouvons cette paix intérieure que mentionnent les livres sacrés, et la reconnaissance joyeuse de celui qui sait que tout ce qui lui arrive est une miséricorde. Nous retrouvons l'amour de la création tout entière, comme autant de visages d'une seule et même réalité. Ce qui nous empêche de ressentir cela aujourd'hui, c'est la tyrannie de notre ego. Car notre maître actuel, c'est l'ego. C'est lui qui nous dicte notre conduite, qui nous pousse à agir, ou au contraire à ne pas agir. C'est lui qui jauge et qui juge de chaque chose, non pas en fonction de ce qu'elle est vraiment, mais de ce qu'elle peut lui apporter. C'est lui qui par peur, refuse et rejette tout ce qui ne va pas dans son sens, tout ce qu'il ne connaît pas ou qu'il ne maîtrise pas. C'est lui qui par désir, convoite et prend de force ce qui ne lui appartient pas. Rien ne nous mène autant que l'illusion. Parmi les choses qui tiennent l'homme éloigné de Dieu, il y a avant tout la crainte de perdre ce qu'il a, et le désir d'obtenir ce qu'il n'a pas. La Voie spirituelle est donc axée sur la lutte contre l'ego, dans son sens négatif et passionnel.


    Le rattachement à la Voie prend la forme du pacte initiatique. Par ce pacte, le disciple s'engage à se conformer aux directives du Guide, et celui-ci s'engage à le mener jusqu'à la Présence Divine. On dit que celui qui reçoit le pacte initiatique reçoit en germe la sainteté.. Pratiquement, le pacte peut être passé soit directement avec le Guide, soit par l'intermédiaire d'une personne expressément autorisée par lui à opérer cette transmission. A compter de ce pacte, le coeur du Guide et celui de son disciple sont comme reliés par un lien invisible, et le premier peut alors transmettre au second le secret dont il est dépositaire. La science qui en émane se dévoilera ensuite progressivement, non pas sous la forme d'un savoir théorique, mais plutôt sous la forme d'un goût intime, sans cesse plus profond et plus intense. Comme l'indique notre Guide Sidi Hamza (que Dieu soit satisfait de lui), « le soufisme n'est pas une science des papiers, mais une science des saveurs ».. Bien souvent d'ailleurs, cette ouverture s'opérera sans que le disciple ait pleinement conscience qu'elle lui vient du Guide, puisque c'est du tréfonds de son être qu'elle surgira.


    Il ne s'agit pas ici d'idées ou de sentiments, mais véritablement de perceptions intérieures. L'expérience de la Voie se compare volontiers à une coloration qui remplit peu à peu tous les compartiments de notre vie et qui aboutit à changer profondément notre regard, à la fois sur les événements que nous vivons et sur l'existence elle-même. En transformant le regard que nous portons sur les choses, cette expérience transforme aussi nos réactions face aux situations auxquelles nous sommes confrontés. Et ceci amène une modification de notre comportement, qui fait de nous chaque jour davantage des serviteurs de la volonté divine, conformes en cela au modèle d'excellence prophétique.


    Dieu affirme dans le Coran : « Je n'ai créé les Hommes et les Djinns que pour qu'ils m'adorent ». Les soufis font ainsi de la servitude vis à vis de Dieu le degré le plus élevé de la réalisation spirituelle. En retrouvant notre nature profonde, nous retrouvons le sens de l'acceptation active de la volonté divine. L'affirmation de la supériorité de Sa volonté sur la nôtre nous permet de retrouver la paix intérieure. Libérés de nos passions et de la tyrannie de notre ego, nous retrouvons peu à peu cette capacité d'amour désintéressé de l'ensemble de la création, qui est d'ailleurs l'état naturel du tout jeune enfant.


    « Dieu seul sait ce qu'il y a dans vos coeurs » nous dit le Coran. Face au regard divin, auquel rien ne peut échapper, c'est donc à chacun d'entre nous de s'interroger sur ses véritables motivations, avec pour seul critère notre propre sincérité. A un homme venu l'interroger sur ce qu'était la droiture, le Prophète Salla Llahu alayhi wa sallamSalla Llahu alayhi wa sallam donna cette unique réponse : « Interroge ton propre coeur ». Dans la Voie, c'est l'orientation intérieure vers le Guide qui va permettre peu à peu au disciple d'écouter effectivement son propre coeur, et non pas un sentiment ou une idée diffuse qui ne serait que le produit de son état psychologique du moment. De même que celui qui regarde la lune peut voir la lumière du soleil par reflet, le disciple peut recevoir la lumière divine en orientant son coeur vers celui du Guide. Au travers des invocations et des pratiques qui vont l'amener à goûter à la qualité particulière de cette lumière, le disciple va progressivement apprendre à la reconnaître en lui-même, parmi les multiples perceptions qui l'agitent. C'est cette lumière qui va ensuite le guider tout au long de son cheminement, et ceci explique toute l'importance qui est accordée à l'orientation, pour s'emplir le plus possible de la lumière qui émane du coeur du Cheikh .


    Cette orientation est une notion à la fois essentielle, et en même temps extrêmement subtile. Pour l'évoquer, Sidi Hamza utilise une image : « Lorsque l'on possède un miroir sale et rouillé et que l'on désire qu'il reflète parfaitement le soleil, il faudra effectuer 2 types d'opérations : - Polir le miroir : ce polissage du coeur s'effectue par le biais de l'invocation ; - L'orienter vers le soleil, afin que celui-ci s'y reflète parfaitement. C'est pour cette raison qu'il vous faut orienter votre coeur vers celui du Guide. On peut invoquer pendant des heures et des heures : si on ne s'oriente pas, c'est du temps perdu, c'est inutile. C'est comme si l'on désirait qu'un bol recueille de l'eau du ciel et que l'on mettait ce bol à l'envers : il pourra pleuvoir des trombes d'eau, le bol ne recueillera pas la moindre goutte. En revanche, si le bol est orienté vers le ciel, même s'il ne tombe qu'une seule gouttelette, il la recueillera ».

    A suivre ...

  4. #4
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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya



    La Voie


    Cette Voie se nomme la Voie Qadiriya Boutchichiya, du nom de son Guide actuel Sidi Hamza al Qâdiri al Boudchichi. Une chaîne initiatique ininterrompue relie nécessairement tout Guide soufi authentique au Prophète de l'islam. Sidi Hamza est à la fois un descendant en ligne directe et un héritier spirituel de Moulay Abd al Qâdir al Jîlanî, maître soufi qui vécut à Bagdad au 12éme siècle. Sans vouloir nous étendre sur le détail de cette chaîne initiatique, il est important d'indiquer ici que celle-ci est clairement établie. Nous nous contenterons donc de présenter les deux précédents Guides de cette Voie, Sidi Abû Madyan et Sidi Hajj Abbas.


    Nous avons vu que l'essence d'une voie initiatique réside dans le secret spirituel qui est déposé par Dieu dans le coeur du Cheikh . C'est ce sirr qui va faire la différence entre une voie dite de bénédictions, et une voie du secret spirituel. Car si le fait d'invoquer Dieu et de chercher à multiplier les bonnes actions est toujours une bonne chose, seul le secret spirituel d'un Guide vivant peut réellement transformer notre être de l'intérieur, en éveillant cette faculté de perception spirituelle qui existe en chacun de nous. Nous pouvons toujours nous interdire de commettre certaines actions, mais la véritable guérison sera de ne plus en avoir envie. Cela ne relève pas de la volonté individuelle, mais d'une transformation intérieure. Le secret, qui rend cette Voie pleinement vivante et opérative, n'a pas toujours été présent dans la famille de Sidi Hamza. En effet, au cours des siècles, la voie de ses ancêtres était devenue, comme tant d'autres, une voie de bénédictions.


    Sidi Hamza nous raconte comment son propre Guide, Sidi Abû Madyan, a été amené à se mettre en quête du secret divin : « Sidi Abû Madyan s'était contenté, pendant de nombreuses années, d'une pratique de culte, certes fort intense, mais qui restait sur le plan extérieur. Il appartenait à une lignée prestigieuse de saints et de fondateurs de zaouia [lieux de réunion des soufis]. Il était de plus chérif, [c'est-à-dire] descendant du Prophète. Il pensait donc qu'il n'avait qu'à s'en tenir à cette voie des anciens, qu'il n'avait pas à chercher ailleurs. Il avait pris l'habitude cependant de rendre assez périodiquement visite à des foqqara Darqâwâ de la région de la zaouia de Sîdi al-Habrî.. Il ne pensait pas trouver un quelconque enseignement chez eux, mais il était touché par leur hospitalité, et la générosité de leur accueil. Il les a fréquentés ainsi pendant de nombreuses années. La plupart d'entre eux étaient des illettrés, mais il devenait néanmoins de plus en plus attentif à leurs conversations, qui contenaient des sens si subtils concernant la Réalité de l'Être. Un jour, il prit soudainement conscience du sommeil dans lequel il était enveloppé. Ces gens, se dit-il, sont arrivés à de telles hauteurs de spiritualité, alors que nous sommes plongés dans une complète inconscience. A partir de ce moment, il eut l'impression qu'un feu s'était allumé en lui. Il n'avait plus de cesse que de trouver un Maître de la Voie qui puisse l'instruire dans cette connaissance, l'introduire dans ce "pays" où se révélait la "Réalité", la Vérité de l'Être. Il a longtemps cherché. Il ne lui arrivait pas de penser qu'un tel homme pouvait porter en lui une telle sagesse sans qu'il ne cherche à se mettre spontanément à son service, ne prêtant aucune attention au prestige social et spirituel dont il jouissait, par lui-même et par sa famille. Une seule chose lui importait : s'approcher de la Vérité ».


    Dans sa quête du secret spirituel, Sidi Abû Madyan rencontra un certain nombre de maîtres, et chacun lui transmit ce qui lui était destiné.. Au fil des rencontres et des expériences spirituelles, l'aboutissement de sa recherche fut couronné par l'acquisition du plein accès au secret spirituel (sirr), et par l'autorisation (idhn) d'en transmettre l'initiation. Il effectua alors la synthèse de ces enseignements, et put revivifier la voie Qadiriya Boutchichiya de ses ancêtres pour en faire une voie vivante activée par le sirr . Sidi Abû Madyan était quelqu'un qui n'avait pas d'inclination pour la multitude. Si certains se regroupaient autour de lui, tous n'en tiraient pas le bénéfice spirituel escompté. Il avait coutume de dire : « une poignée d'abeilles vaut mieux qu'un essaim de mouches », et il expliquait : « Ce cher secret, j'ai peiné pour lui, et je ne le donnerai qu'à ceux qui le méritent vraiment ».


    De son coté Sidi Hajj Abbas, le père de Sidi Hamza, entama sa quête par une rencontre avec un majdhûb (littéralement : ravi en Dieu) d'Oujda. Ce type de personnage est réputé avoir été ravi en Dieu, sans que l'ensemble de son être ne soit concerné par cette réalisation. C'est à dire que leur coeur est plongé dans la présence divine, mais qu'ils sont incapables d'établir un lien cohérent entre cette perception et la vie en ce monde. Complètement inadaptés à la vie en société, ils sont généralement considérés comme des fous, mais en même temps respectés et même craints pour les vérités qui peuvent à tout moment, et sans retenue, sortir de leur bouche. Le majdhûb dont il est question ici n'adressait la parole à personne. Certains passants, convaincus qu'il s'agissait d'un mendiant, lui donnaient de l'argent, qu'il refusait. Sidi Hajj Abbas, consumé par une soif spirituelle intense, et ne sachant à qui s'adresser pour la satisfaire, s'approcha du personnage sans savoir comment l'aborder, jusqu'au moment où le majdhûb finit par l'interpeller :

    - « Que veux-tu de moi ? »

    - « J'aimerais recevoir un dhikr [invocation] », lui dit Sidi Hajj Abbas.

    - « Pourquoi ? Tu veux devenir fou ? », lui demanda le majdhûb d'un air provocateur.

    - « N'est-il pas déjà fou, celui qui est dominé par son moi ? » lui répondit Sidi Hajj Abbas..

    Le majdhûb se mit à rire et lui donna ce conseil : « Ecoute ! Retourne d'où tu viens, entre dans ta maison, ne t'occupe de rien, ne cherche personne. Le moment venu, celui qui doit te guider viendra frapper à ta porte ».


    Et ceci se produisit effectivement trente cinq ans plus tard, lorsque Sidi Abû Madyan se présenta chez lui en compagnie d'autres disciples. Pendant tout ce temps, Sidi Hajj Abbas avait gardé confiance. Loin d'être perdues, ces années avaient été pour lui un temps de dépouillement et de purification, qui lui permit de profiter pleinement du secret spirituel lorsque Sidi Abû Madyan le lui transmit. Voici comment Sidi Hamza décrit la relation qui s'établit entre Sidi Hajj Abbas et son Guide : « Mon père s'était entièrement mis au service de Sidi Abû Madyan. Certaines personnes ont du mal à se mettre au service des autres. Même parmi les foqqara, il en est qui trouvent cela très lourd à supporter. Mais s'ils font l'effort de le faire tout de même, ils pourront se libérer des liens qui attachent leurs âmes. Mon père était considéré dans la région où nous vivions comme un grand notable. Ceux qui le connaissaient ne pouvaient imaginer qu'un homme comme lui puisse se lever et servir les autres. Quand il était devenu le disciple de Sidi Abû Madyan, celui-ci lui demandait de se lever et de servir le thé aux autres foqqara. Et mon père se précipitait pour s'exécuter. Beaucoup de gens présents disaient : « Qu'est-ce donc que cet esclavagisme ? Regardez un peu ce qu'il lui fait faire ! ». Au moment où mon père allait prendre les plateaux contenant les verres, Sidi Abû Madyan se tournait alors vers les gens qui pensaient ainsi et leur disait : « Savez-vous pourquoi je fais cela ? C'est pour l'éduquer et le libérer de son ego. Il n'y a rien qui puisse libérer des vices et des défauts de l'ego comme l'éducation spirituelle. Chacun se raccroche aux attributs qui lui sont propres : le savant se croit supérieur à tout le monde par son savoir, l'homme riche tire sa gloire de sa richesse, et ils restent ainsi, avec leurs maladies. Seule l'éducation spirituelle peut les aider à s'en libérer ». Au temps de Sidi Abû Madyan, il y avait un certain nombre de foqqara qui s'adonnaient à la pratique du dhikr. Quant à mon père, il invoquait certes beaucoup, mais il se caractérisait surtout par sa grande générosité. Il satisfaisait le moindre des désirs du Maître et de ses disciples, s'efforçant même d'anticiper leurs besoins. C'est cette grande générosité qui lui a fait hériter du sirr ».


    Sidi Hamza quant à lui est né en 1922 à Maddagh, petite bourgade de l'Est marocain. Conformément au système éducatif traditionnel en vigueur au Maroc, sa scolarité islamique dura entre 16 et 17 années, durée requise pour acquérir l'ensemble des sciences livresques. Très tôt, il montra les signes de la sainteté. Il raconte : « Sidi Abû Madyan s'était pris d'une réelle affection pour moi. Il lui arrivait parfois de venir frapper à ma porte, juste pour me voir quelques instants et repartir. De temps en temps, il faisait allusion à ce que devait être « mon époque » et sur le rôle spirituel que je devrais y assumer. Ces annonces de la fonction spirituelle qui devait être la mienne venaient de plusieurs personnes, des gens de Dieu que nous connaissions à l'époque ».


    En 1942, Sidi Hamza que son père avait précédé d'un mois prend le pacte de Sidi Abû Madyan. Il n'est alors âgé que de dix-neuf ans : « 1942, nous dit Sidi Hamza, est l'année au cours de laquelle mon père et moi avons pris Sidi Abû Madyan comme Maître spirituel. Mon père m'a devancé d'un mois dans la pratique de l'éducation spirituelle. Durant les quatorze années où nous sommes restés près de notre Maître, nous nous sommes consacrés aux actes de dévotion, principalement à la lecture du Coran et à l'invocation (dhikr). Nous avons ainsi, en compagnie de Sidi Abû Madyan, traversé les différentes étapes de la Voie spirituelle. Par moment, il nous parlait d'événements à venir qui lui apparaissaient par l'effet du dévoilement ».


    A la mort de Sidi Abû Madyan en 1955, personne ne savait qui allait lui succéder. En réalité, il avait clairement désigné Sidi Hajj Abbas comme l'héritier du secret spirituel, mais celui-ci ne l'avait dit à personne, et sa nature l'inclinait à se contenter de poursuivre son travail spirituel en silence. Il désirait également prendre le temps de se préparer à cette responsabilité, et ressentait une grande peur de ne pas être à la hauteur. Voici ce qu'il nous dit : « Je suis resté ainsi silencieux pendant près de cinq années après sa mort, et je ne voyais en moi aucune aptitude à éduquer. Je ne voyais pas en moi cette confiance que lui avait vue en moi. Au contraire, je me voyais comme étant le plus faible de ses disciples et le plus nécessiteux de miséricorde et de grâce. Mais c'est Dieu qui a voulu les choses ainsi. Le serviteur de Dieu doit savoir que la volonté divine est plus forte que sa volonté, et qu'une autre force que la sienne le guide. Une des raisons qui m'ont obligé à réagir et à prendre mes responsabilités en 1960 tient au fait que, lors d'une réunion de dhikr, je fus le témoin de choses qui n'auraient pas eu lieu si Sidi Abû Madyan avait été encore en vie. A ce moment, j'ai senti pleinement la responsabilité que je devais assumer et j'ai compris que j'allais être jugé devant Dieu pour tout ce qui relevait du domaine de l'éducation spirituelle, car j'avais jusque là toléré certaines choses sans tenter de les corriger. J'ai alors accepté d'autoriser la pratique du dhikr et de faire connaître ensuite le testament spirituel de Sidi Abû Madyan ».


    Plus tard, Sidi Hajj Abbas confirmera également le transfert du secret spirituel à Sidi Hamza, et la forme particulière que prendra la Voie Boudchichiyya : ce sera, selon ses propres termes, « une voie des états spirituels, de la science, et du renouveau ». Avec Sidi Hajj Abbas, un changement de méthode s'opère dans l'éducation spirituelle, qui sera confirmé par Sidi Hamza lorsqu'il prendra la direction de la confrérie en 1972 : on passe d'une Voie où dominent les aspects de rigueur et de majesté, à une Voie qui met en valeur les aspects de douceur et de beauté. Voici comment il explique cette évolution : « Dieu a eu pitié de vous et de nous, et nous n'avons pas été obligés de faire comme les anciens disciples dont les volontés étaient fortes, et dont les efforts épuisants avaient pour seul objectif la victoire sur leur ego. Dieu connaît nos faiblesses, et la multitude de nos préoccupations dans cette époque. Il nous a accordé la grâce de tout résumer dans le dhikr et d'exceller dans les prières, car le fait de pratiquer beaucoup de dhikr, d'accomplir tous ses devoirs religieux et de s'arrêter aux limites prescrites par la loi religieuse aide à purifier le coeur, à vaincre le despotisme de l'ego et à enlever son voile. C'est ce que Sidi Abû Madyan nous avait conseillé (Que la grâce de Dieu soit sur lui). Une fois, il m'avait vu en train de peiner et de faire plus que ce que je pouvais. Il me l'interdit en disant : « Nous sommes entrés par la porte de la Majesté et nous nous sommes fatigués, tu es entré par la porte de la Grâce et de la Beauté, alors ne t'arrête pas ». Ainsi étaient les choses. On a laissé de côté le chemin de la force et de l'isolement, et on l'a remplacé par le chemin du dhikr et de la réunion. Tout s'est très bien passé, grâce à Dieu. En très peu de temps, cette Voie de Dieu a illuminé le coeur des disciples, qui ont eu une intention droite et des objectifs nobles : ils n'ont pas terni leurs intentions par des intérêts personnels ou des objectifs mondains ».



    En fait, les trois phases du parcours spirituel, souvent décrites par les maîtres soufis, restent les mêmes : dépouillement, embellissement et dévoilement. Le renouvellement qui est opéré consiste en ce que l'ordre de ces étapes est modifié. Dans cette Voie, l'embellissement survient dès les débuts, et c'est lui qui incite le disciple à se dépouiller. Au lieu d'exiger un certain niveau de purification préalable pour accepter les disciples, le Guide les prend tels qu'ils sont, et leur donne à goûter l'intense saveur du secret spirituel. A partir de là, un cheminement intérieur se déclenche, qui pousse le disciple à se dépouiller afin de recevoir encore davantage. Le coeur du disciple peut ainsi être comparé à une pièce sombre et en désordre : la première des choses à faire, avant de penser à remettre de l'ordre dans cette pièce, c'est de l'illuminer. La prise de conscience spirituelle qui en découle prédispose le disciple à un travail de purification, qu'il entamera de lui-même et à son propre rythme.


    Ce changement de méthode s'inscrit bien évidemment dans la continuité du secret spirituel. D'ailleurs, Sidi Hamza prend souvent l'exemple du temps de Sidi Abû Madyan, par exemple lorsqu'il nous parle de l'éducation spirituelle : « En son temps, Sidi Abû Madyan interdisait toute lecture sur le soufisme à ses disciples, sauf les Hikam [Recueil de sapiences écrit par Ibn Ata Allah]. Il est préférable de faire directement l'expérience des choses plutôt que d'en avoir une idée préconçue, qui pourrait même constituer un voile. La vraie connaissance ne s'obtient que quand on la demande vraiment, avec humilité. La démarche pour cheminer vers elle est comparable à celle d'une personne qui veut boire de l'eau d'un ruisseau : elle doit se baisser jusqu'au ruisseau pour boire. L'eau est toujours située dans le lieu le plus bas d'un endroit. Il nous faut être comme l'eau. Celui qui se base uniquement sur les écrits des maîtres soufis ne fait que suivre leurs djellabas|vêtements].. Les méthodes appropriées de l'enseignement varient en fonction des conditions de l'époque, et seul le Maître vivant détient les clés de la progression initiatique. La vraie science vous viendra de l'intérieur, de votre coeur. Une « science de chez nous », comme l'indique Dieu dans le Coran, une science divine. »

    A suivre ...

  5. #5
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    L'invocation



    « L'invocation est le moyen par lequel s'établit le lien spirituel entre le Maître et le disciple », nous dit Sidi Hamza. L'orientation permet au disciple de recevoir la lumière divine à travers le coeur de son Guide. Pour reprendre l'image du miroir (cf p. 4), il convient non seulement de l'orienter vers le soleil, mais aussi de le nettoyer de ses impuretés, par un polissage important et régulier. Le dhikr est le moyen privilégié de ce polissage, de ce travail de purification du coeur.


    Le terme de dhikr, qui est employé le plus souvent pour désigner l'invocation de Dieu, est un nom verbal tiré de la racine arabe dhakara, qui signifie: se rappeler quelque chose, faire mémoire, se ressouvenir, rappeler souvent. Le contraire du dhikr est donc l'oubli : on se remémore une chose après l'avoir oubliée, et on en fait mémoire par la langue et le coeur. Or notre ego, dans sa tendance à s'affirmer comme une entité autonome, est enclin à oublier, ou même à nier, l'existence de son Créateur. Comme un antidote face à cette négligence de l'âme, le dhikr est mention de Dieu, souvenir de Dieu, et prise de conscience toujours plus profonde de sa Présence.

    Face à la négligence et à la distraction qui sont notre lot quotidien, et il faut bien le dire, que la société dans laquelle nous vivons aujourd'hui encourage largement, l'invocation se présente comme une concentration et un ressourcement, un retour au centre de notre être. Elle est une source de contemplation, qui permet à la fois de nourrir nos actions, et de faire en sorte que nous ne soyons pas réduits à cela. Elle est une permanence qui peu à peu s'installe dans notre vie, au-delà de tous les changements extérieurs inhérents à notre condition humaine, et qui permet d'en retrouver le sens profond. Elle est le fil conducteur qui en relie les différents instants, tout en les chargeant d'une intensité particulière. Un adage soufi recommande d'être constamment « extérieurement avec les hommes, et intérieurement avec Dieu ». Le dhikr peut être pratiqué à tout moment. Il est la nourriture de notre coeur. Pour cette raison, il peut être considéré comme le « carburant » du disciple dans son cheminement spirituel, comme sa soif de Dieu est son « moteur ».


    En revivifiant notre coeur, le dhikr nous permet de nous libérer de nos passions. Car comme l'indique Sidi Hamza, « Tout homme est esclave de quelque chose, sauf les hommes libres intérieurement. Invoquez Dieu pour que vous deveniez libres ». Le dhikr est le lieu privilégié de l'enseignement du Guide, le point de contact entre nous et lui, le lien qui lui permet de nous guider. Il est comme une gomme qui efface les maladies du coeur. Il convient donc de le pratiquer le plus souvent possible, et surtout de manière régulière. Peu à peu, le dhikr va devenir omniprésent dans la vie du disciple, comme Celui dont il se souvient.

    Le wird est le premier type de dhikr que reçoit le disciple lorsqu'il s'engage dans la Voie. Celui-ci est constitué d'un ensemble d'invocations, que le Guide communique à son disciple. Il s'agit généralement de versets coraniques, de demandes de pardon, de Noms divins, et de certaines prières sur le Prophète, pour un nombre et dans un ordre donné. Sachant qu'il existe un secret particulier dans le nombre, un chapelet est utilisé pour compter le nombre exact de récitations effectuées. C'est le Guide, et lui seul, qui décide de la composition du wird..


    Sachant que plusieurs milliers de disciples de par le monde suivent aujourd'hui l'enseignement de Sidi Hamza, il est évident que celui-ci ne peut pas, sur le plan matériel, s'occuper personnellement de chaque disciple. Il a donc investi certaines personnes dans chaque groupe d'une transmission particulière, afin que ceux-ci puissent être ses représentants, et les relais de son action. Ces muqaddems (muqaddimat au féminin, littéralement celui ou celle « qui est devant ») sont autorisés à passer le pacte initiatique au nom du Cheikh, et sont chargés de veiller à ce que le travail spirituel ait lieu conformément aux indications de celui-ci, que ce soit au niveau individuel ou collectif. Comme l'indique l'étymologie, ils sont « devant », c'est-à-dire en première ligne, et non pas au-dessus des autres disciples. Ils sont simplement chargés d'une fonction supplémentaire. Ils s'assurent donc aussi bien du bon déroulement des réunions, que du suivi personnel de chaque disciple qui fait partie de leur groupe. Sidi Hamza nous dit à leur propos : « Vous devez respecter votre muqaddem, car derrière le muqaddem, il y a le Maître. Prenez soin de votre muqaddem, et il prendra soin de vous ». C'est en vertu de ce idhn, de cette autorisation spirituelle qui leur a été conférée par le Cheikh lui-même, qu'ils peuvent communiquer à chaque disciple les conseils et les invocations qui lui conviennent, en fonction de son évolution spirituelle et de ses particularités. Les muqaddems peuvent également déléguer certaines de leurs fonctions, notamment en terme d'organisation, à des responsables qui bénéficient dès lors de cette autorisation, pour un certain temps et pour un certain lieu.


    Le disciple est appelé à la pratique régulière de son wird, le plus souvent matin et soir, suivant les conseils qui lui ont été donnés à ce sujet. C'est un des moyens de l'éducation spirituelle. Les premiers fruits obtenus grâce à cette discipline et à cette persévérance sont le plus souvent un sentiment de paix et de sérénité, ainsi qu'une conviction quant à l'authenticité de la Voie. Le Cheikh insiste sur le fait de ne pas interrompre le wird, car c'est véritablement l'attache spirituelle qui le relie à son disciple.


    Le wird est un dhikr individuel. Au-delà des invocations qui composent le wird, le dhikr individuel consiste aussi en la récitation de la formule la ilaha illa Llah, parfois jusqu'à plusieurs milliers de fois par jour. Cette formule, qui est centrale en Islam, consiste à affirmer l'unicité divine, et signifie littéralement « Il n'y a de dieu que Dieu ». Il n'y a pas de dieux (la ilaha) : toutes les choses auxquelles nous prêtons l'être et l'existence sont des illusions; si ce n'est [Le] Dieu (illa Llah) : La seule Réalité est Dieu. C'est là l'essence même du monothéisme. De la même manière que le Prophète Abraham a détruit les idoles qui occupaient le temple de la Mecque pour rétablir le culte du Dieu unique, il s'agit donc de détruire toutes les idoles intérieures qui nous occupent et qui nous font agir (l'argent, la gloire, le pouvoir, &) afin d'affirmer la Présence divine, dans son absolue transcendance. Le disciple s'efforce de faire taire son ego, pour agir non plus en fonction de ses passions ou du regard des autres, mais du regard de Dieu fixé sur lui. Au lieu de courir sans cesse d'un désir à l'autre, ou bien d'une créature à une autre, il s'attache à reconnaître la présence du Créateur, et à diriger toute son énergie vers Lui seul.


    L'expérience montre qu'au début du cheminement spirituel, l'âme fuit le dhikr, et particulièrement la récitation du la ilaha illa Llah. Comme le dit l'adage populaire, « Celui qui veut le miel doit se préparer à la piqûre des abeilles ». L'ego se révolte contre ce qui va à l'encontre de ses passions, et de son autorité sur nous. Que le disciple ne se désespère donc pas, et qu'il persévère en ignorant les résistances de son âme, car elle finira par plier. Pour reprendre les mots de Sidi Hamza, « le dhikr fait disparaître progressivement les désirs et les pensées impures, de la même manière que des chasseurs qui se rendent chaque matin dans la forêt et qui tirent des coups de fusil : au début, tous les animaux, apeurés, s'enfuient en entendant les coups de feu. Puis, ils reviennent un peu plus tard dans la journée. Mais les animaux, lorsqu'ils constatent que les chasseurs reviennent tous les jours, finissent peu à peu par changer d'endroit ». Il convient donc d'être régulier et de persévérer dans son dhikr, quoi qu'il arrive. Comme l'indique Ibn Ata Allah : « N'abandonne pas le dhikr, parce que tu n'y es pas présent à Dieu. Car la négligence du dhikr est pire qu'une négligence dans le dhikr. Il se peut que Dieu t'élève d'un dhikr fait avec négligence à un autre fait avec vigilance, et de celui-ci, à un autre où tu Lui deviens présent, et de celui-ci encore, à un autre où tu deviens absent à tout ce qui n'est pas l'objet de ton dhikr : "Et cela pour Dieu n'est point difficile" ».


    Il est possible que la pratique du dhikr provoque chez le disciple certains états spirituels. Il ne doit pas s'en inquiéter, mais doit néanmoins les signaler à son Cheikh, ou à son muqaddem. Ces états sont liés au fait que notre coeur a perdu l'habitude de la lumière divine. Il est comme une chambre sombre, entourée d'une couche de rouille qui l'isole de cette lumière. Il suffit que la rouille se détache en un seul endroit, grâce au patient travail de polissage effectué par le dhikr, pour que la lumière divine envahisse le coeur, submergeant tout sur son passage. Lorsqu'elle survient, la chambre du coeur tout entière s'illumine soudainement, et le disciple ressent une intense saveur, qui peut parfois provoquer chez lui des réactions corporelles comme des cris, des pleurs, des rires, ou de brusques mouvements des membres. L'origine de ces phénomènes est réellement divine, et donc lumineuse. Dans ce sens, il est recommandé de les conserver précieusement. Souvent, ils permettent aussi au disciple de vérifier de manière très concrète le caractère vivant et opératif de cette Voie, et dans ce sens on dit qu'ils sont un peu comme les bonbons que l'on donne aux enfants. Mais si la source de ces dons est essentielle, les phénomènes extérieurs qu'elle provoque restent secondaires, et il convient donc de ne pas trop s'y attacher.


    A coté du dhikr individuel, il existe aussi des invocations collectives, récitées par les disciples lors de réunions qui se déroulent en général deux fois par semaine. Cette forme de dhikr présente un grand intérêt pour le disciple, et participe à sa progression spirituelle. Sidi Hamza nous dit à ce propos : « Soyez régulier dans votre dhikr et aux réunions. Celui qui fait son dhikr sans être régulier aux réunions, ou inversement, est comme un boiteux : il lui manque quelque chose ». Ces réunions sont l'occasion pour le disciple de connaître ses frères (ou ses soeurs), et de profiter des enseignements qui y sont prodigués. Les pratiques rituelles sont les mêmes pour les hommes que pour les femmes, mais se font séparément, ce qui permet d'éviter toute distraction d'ordre mondain. En effet, si le but et les possibilités sont les mêmes pour tous, les énergies masculines et féminines sont de nature différente, et la pratique du dhikr collectif, en éveillant ces énergies peut révéler certains aspects très intimes de nous-mêmes. La non-mixité permet à chacun de goûter pleinement à la forme d'énergie collective qui lui est propre, sans gêne et sans interférences. En dehors de ces moments consacrés au rituel, les disciples hommes et femmes se retrouvent tout naturellement.


    En tant que moyen d'accès à la Présence divine, la pratique du dhikr est donc tout à fait centrale dans la Voie. A un disciple qui l'interrogeait, Sidi Hamza répondit un jour en montrant son chapelet : « Il en a qui cherchent des mystères, mais en réalité, tout est là ». Ceci rejoint une autre indication : « Ne cherchez pas la vérité; cherchez d'abord à vous purifier ». Il s'agit donc d'un moyen privilégié qui nous est donné pour purifier notre coeur et nous libérer de nos passions, en retrouvant peu à peu la perception de l'activité permanente de Dieu tout autour de nous. Dans ce sens, certains parlent du dhikr comme d'un miel délicieux. « L'homme heureux dans ce monde est celui qui est orienté vers Dieu et qui invoque Dieu. Le dhakir [l'invocateur]est heureux, car tout ce qui lui arrive est dicté par Dieu. Tout ce qu'il fait, il le fait au nom de Dieu. Et Dieu ne fait que le bien ».

    A suivre ...

  6. #6
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    Le compagnonnage


    Dieu dit dans le Coran : « Reste en la compagnie de ceux qui, matin et soir, invoquent leur Seigneur en désirant sa Face. Que tes yeux ne se détachent pas d'eux en convoitant le clinquant de la vie de ce monde. N'obéis pas à celui dont nous avons rendu le coeur insouciant envers notre Rappel, à celui qui se laisse conduire par ses passions et qui se montre négligent dans son comportement » (XVIII, 28).


    Le premier des compagnons du disciple sera naturellement son Guide. Sa visite a pour lui un immense intérêt, car il est à la fois un remède et un pur miroir. En présence du Cheikh, la purification du coeur évolue à un rythme rapide, car celui-ci étant un modèle des valeurs de sainteté, plus le disciple se tient en sa compagnie, plus il est incité à s'imprégner de son état, et par là à intégrer ces valeurs. Parce qu'il lui a été donné de purifier son coeur et de dompter son ego, le Guide est tout entier investi par la présence de Dieu. Mort à lui-même en tant qu'individu, il est pure transparence de la Réalité divine. Chacun de ses gestes et de ses paroles reflète la qualité particulière de cette Présence. De par la fonction qui lui a été conférée, ses gestes et ses paroles ont en outre une vertu éducative pour le disciple, sans que ceci résulte nécessairement d'une volonté particulière. Comme un pur miroir, le Cheikh nous renvoie aussi l'image exacte de notre coeur, avec toutes ses aspérités. C'est pour cela qu'en présence du Guide, il s'agit de n'être distrait à aucun moment, mais au contraire d'être en éveil constant et de faire attention à tous les signes, verbaux et non-verbaux, dans lesquels il y a peut-être des allusions pour le disciple. Certaines discussions d'apparence anodine peuvent contenir des indications précieuses : « Même quand je vous parle de votre jardin, je vous parle de l'Unité », nous dit Sidi Hamza. La visite du Guide constitue également une aide importante vis-à-vis de l'orientation. Sa forme physique restant le support de sa réalité spirituelle, le fait de le rencontrer physiquement permet de mieux appréhender la présence qui l'habite, et donc de mieux s'orienter vers cette réalité.


    Une parole soufie dit que « celui qui chemine seul, chemine avec Satan ». En effet, un cheminement solitaire laisse toujours la place aux suggestions de notre ego, souvent sans que l'on s'en aperçoive. L'ego possède une capacité immense à habiller de bonnes raisons, d'intentions louables et de bonnes excuses les pires de nos passions. La fréquentation des autres disciples nous aide à voir clair en nous-mêmes, par un travail très concret de compagnonnage spirituel. Il est facile de prétendre être tolérant, par exemple, lorsque l'on est seul chez soi. Il est beaucoup plus difficile de l'être réellement, surtout lorsque nous ne sommes pas d'accord avec quelqu'un sur un sujet qui nous tient à coeur. Nous pouvons nous croire très serviables, et découvrir que l'on a du mal à rendre certains services. Ou nous croire humbles, et nous apercevoir que nous nous sentons supérieur, peut-être de par cette humilité même. Ou encore nous croire généreux, et découvrir que l'on a du mal à donner certaines choses, à certains moments.


    Le compagnonnage ne consiste pas à être toujours ensemble, mais à communiquer ensemble. En vertu de cette parole qui dit que « le croyant est le miroir du croyant », la fréquentation des autres disciples nous aide à voir clair en nous-mêmes. Les discussions avec les disciples sont d'ailleurs d'une richesse inestimable, car l'éducation du Guide y est à l'oeuvre. Tous étant nourris par lui, il dévoile à travers chacun une modalité de la présence particulière qui est la sienne, comme un rappel. D'ailleurs, le terme arabe qui est utilisé pour désigner ces conversations (muddhakara) provient de la même racine que le mot dhikr. Chaque disciple représente une facette du Cheikh. En apprenant peu à peu à se connaître, à échanger ensemble, comme des compagnons de route désintéressés qui se dirigent simplement dans la même direction, les disciples apprennent à connaître la forme de leur propre ego, et à se renforcer mutuellement dans la Voie de Dieu. Lorsque l'un connaît des difficultés, les autres le soutiennent. Certaines notions comme la fraternité, la solidarité, l'entraide, prennent rapidement une forme très concrète au sein de la communauté. Et du fait que chacun n'est là que pour Dieu, le Secours divin vient rendre ces choses faciles, selon cette parole où Dieu dit par la bouche de son Prophète : « Mon Amour revient de droit à tous ceux qui s'aiment en Moi ». Il ne s'agit pas là d'une morale ou d'un effort, mais réellement d'un partage qui s'opère naturellement, d'un sentiment qui grandit dans le coeur du disciple, au fur et à mesure qu'il prend conscience que l'éducation du Guide est à l'oeuvre à chaque instant. Cette union des coeurs est quelque chose d'extrêmement puissant, qui se produit indépendamment de notre volonté, et qui rend toutes les relations plus faciles. Une joie inexplicable et spontanée règne le plus souvent parmi les assemblées de foqqaras, sans que l'on puisse l'attribuer à une cause précise. Et les frictions elles-mêmes, qui peuvent toujours survenir entre les disciples, participent à ce polissage du coeur. Comme les doigts de la main, les disciples se frottent parfois mais restent toujours unis, car ils sont attachés à la même main.

    Dans la lutte contre notre ego, l'individualisme est quelque chose qui doit être dépassé.. Le fait d'aller au-delà de soi-même pour se mettre au service d'une réalité qui nous dépasse, d'apprendre à donner la préférence aux autres plutôt qu'à nous-mêmes, participe de manière importante à l'éducation spirituelle. Une Voie, c'est une communauté spirituelle où à la fois nous recevons et nous donnons; et plus nous donnons, plus nous recevons. Comme le dit une parole soufie, « Donne ce que tu as dans ta poche, et Dieu te donnera ce qui est dans le mystère » : il y a toujours d'abord l'acte du don et ensuite, par voie de conséquence, réception pour pouvoir donner. C'est le sens du premier hadith qudsi qui fut révélé : « Donne, et Je te donne ». Mais quand nous donnons, il convient conformément à la parole de l'Evangile de faire en sorte « que notre main droite ignore ce que fait notre main gauche », ceci afin d'éviter que notre ego ne s'empare de notre don pour l'inscrire à son profit, et pour s'en attribuer le mérite.


    Une des formes du don, c'est aussi l'activité que l'on développe dans la communauté. La raison même de l'existence de cette communauté, et de toutes les relations qui vont s'établir en son sein, c'est la présence du Guide, qui a reçu l'autorisation de communiquer le sirr. Les relations au sein de la communauté se tissent autour de l'existence de ce secret, et de cette autorisation. Le sirr est comme la fontaine qui est au milieu et qui irrigue tout autour d'elle, c'est-à-dire nos coeurs, nos relations, nos comportements, nos attitudes, tout cela... Sidi Hamza dit souvent que « le Cheikh donne naissance, et les foqqara éduquent ». Bien sûr le Cheikh éduque, mais ici il est signifié que le sirr donne naissance aux choses. Il est comme une eau qui s'écoule, et les disciples sont comme les jardiniers qui la canalisent et la font parvenir jusqu'au lieu où elle doit aller, afin d'y communiquer sa puissance et sa force de transformation. La communauté a donc un rôle, elle est là pour remplir une fonction. Autour de cette fontaine centrale et principale du sirr, il y a tous les canaux possibles qui s'établissent, et chacun d'entre eux doit faciliter la circulation du sirr. Le disciple qui est ce canal, cette courroie de transmission, devient à la fois celui qui reçoit et celui qui donne. À partir du moment où il est rattaché à la Voie et au travail qui s'y effectue, chacun reçoit et transmet le sirr, qu'il en ait conscience ou non. C'est pour cela qu'il ne faut jamais penser qu'il y a des personnes ou des choses importantes et d'autres qui ne le sont pas. Chacun est important car chacun transporte et transmet ce sirr ; tout le monde a, en quelque sorte, à la fois cette grâce et cette responsabilité. Les termes de Lalla et de Sidi, qui sont employés dans la Voie pour désigner respectivement les disciples femmes et les disciples hommes, sont un rappel constant de ce respect et de cette importance qu'il convient d'accorder à chaque personne : s'ils pourraient être traduits par Madame ou Monsieur, c'est avec une connotation extrêmement respectueuse qui les apparente au « Monseigneur » de l'ancien français. Chacun, là où il est, va donc s'efforcer d'agir de son mieux pour être le plus possible transparent, pour ne pas être un lieu de rétention et de non-communication du sirr. En même temps, comme dans tout jardinage, il y a des règles et des fonctions à prendre en compte, à respecter pour que le sirr se communique même dans les endroits les plus extrêmes, qu'il touche et irrigue tout le monde. C'est cela qui doit animer les relations entre les disciples. Chacun est un médiateur vivant pour l'autre. Chacun, par son attitude et son comportement, facilite ce courant ; le sirr passe de l'un à l'autre. Et il convient d'être attentif au moindre détail qui pourrait venir faire obstacle, parce que nous sommes au service de quelque chose qui nous dépasse infiniment.


    Le compagnonnage est donc aussi un moyen de cheminer vers Dieu, d'aller vers cette source ultime. Les transparences successives des uns et des autres font que les disciples sont de plus en plus reliés. La transparence parfaite est le coeur du Guide, puisque c'est un coeur qui s'est défait de toutes les idoles, et qui est revenu à l'état de servitude absolu, l'état où l'on est véritablement serviteur de Dieu. S'orienter vers le Cheikh, c'est s'orienter vers cette transparence, c'est l'absorber nous-mêmes et la communiquer aux autres. Si nous nous abandonnons à elle, nous écrasons notre ego et nous ne le laissons plus prendre emprise sur nous. Nous l'amenons au contraire à s'abaisser et à lâcher prise, et alors nous contribuons à transmettre quelque chose. Nous nous efforçons de devenir des liens vivants pour nous fructifier les uns les autres : en fructifiant les autres, on se fructifie soi-même; en donnant, on reçoit soi-même. C'est cela le sens véritable du compagnonnage, au-delà des aspects purement psychologiques et extérieurs qui sont inhérents au fonctionnement de tout groupe humain.

    A suivre ...

  7. #7
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    La Loi



    Un jour que le Prophète Muhammad Salla Llah Aleyhi Wa Salam était avec ses compagnons, ces derniers virent arriver un homme habillé de blanc, ne portant sur lui aucune trace de la poussière du voyage. L'homme s'assit en face du Prophète, plaça ses jambes entre les siennes, et lui demanda : « Qu'est-ce que l'islam ?» (littéralement, la soumission). Le Prophète répondit : « L'islam, c'est la soumission à Dieu, basée sur la pratique des cinq piliers : le double témoignage de l'unicité divine et de la révélation muhammadienne, la prière, l'aumône, le jeune du mois de Ramadan et le pèlerinage à la Mecque ». L'homme dit alors : « Tu as dit vrai !», ce qui ne manqua pas d'étonner les compagnons. Puis il demanda : « Qu'est-ce que l'iman ? » (la foi). Le Prophète répondit : « L'iman, c'est le fait de croire en Dieu, en Ses anges, en Ses livres, en Ses envoyés, au Jour du jugement, et à la prédestination ». Une fois encore, l'homme s'exclama : « Tu as dit vrai ! », puis demanda : « Qu'est-ce que l'ihsan ? » (l'excellence du comportement). Le Prophète répondit : « L'ihsan, c'est d'adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit ». Après avoir confirmé ces paroles par un nouveau « Tu as dit vrai !», et posé quelques nouvelles questions, l'homme partit. Le Prophète demanda alors à ses compagnons s'ils savaient qui était cet homme. Devant leur ignorance, il leur révéla qu'il s'agissait de l'Archange Gabriel, «venu pour vous enseigner votre religion».


    A travers ce célèbre hadith , apparaissent trois niveaux d'expérience et de compréhension de la réalité divine : la soumission à la Loi, ou le respect de l'écorce et de la forme des choses; la Foi, ou la compréhension de la chair et du contenu de la religion; l'Excellence, ou le noyau central que constitue la prise de conscience de la présence divine. « Pour atteindre le noyau, il faut traverser l'écorce », disait Maître Eckhart. Le fruit est constitué d'une écorce (la Loi), d'une chair (la Foi) et d'un noyau (l'Esprit). Mais pour atteindre le noyau, qui seul contient en germe un nouveau fruit, il faut d'abord passer par l'écorce.


    La relation entre l'exotérisme et l'ésotérisme peut être comparée à celle qui existe entre le corps et l'esprit. Sans esprit, le corps est vidé de son sens, de sa source vive ; sans corps, l'esprit est insaisissable et devient une pure abstraction. Or, nous ne sommes pas de purs esprits. Enracinés dans un espace et dans une temporalité, nous possédons un corps et une âme qui sont en perpétuelle interaction. Il suffit de voir à quel point le fait d'être fatigué ou affamé peut parfois altérer notre patience ou notre bonne humeur, pour être convaincu que la vie de notre corps influence notre état intérieur. Cette interaction est d'ailleurs à la base de la notion de rituel, de cette pratique qui mobilise l'ensemble des éléments constitutifs de notre être. Si la philosophie, qui reste purement au niveau du mental, peut être pratiquée sans lien avec notre mode de vie, le travail spirituel nécessite quant à lui un cadre extérieur pour pouvoir être efficient.


    Pour le disciple de la Voie Qadiriya Boutchichiya, les pratiques de l'islam constituent le prolongement dans les actes de son cheminement spirituel. Sidi Hamza explique ceci de la manière suivante : « Le respect des prescriptions de la shari'a [la Loi extérieure] joue le même rôle que la cire qui constitue le bouchon d'une bouteille, et qui empêche le liquide de se répandre au dehors. Un récipient peut être rempli d'eau, mais si son fond est éventré par un couteau, tout le liquide s'échappe. On aura beau essayer de le remplir à nouveau, si le fond est troué, rien ne pourra se conserver. Cette image illustre la situation du disciple qui n'applique pas la shari'a ». Le secret spirituel est cette eau, dont la pratique du dhikr permet de remplir le coeur du disciple. Si la bouteille constituée par son coeur ne possède pas de bouchon, ou pas de fond, il ne pourra pas conserver cette eau durablement. Quelle que soit l'intensité de ce qu'il aura pu goûter, il devra se résoudre à s'en séparer.


    Sur le plan pratique, la shari'a réside essentiellement dans les cinq piliers de l'islam. Le premier est constitué par un double témoignage, à la fois de l'unicité divine et de la révélation muhammadienne. Il s'agit d'affirmer qu'il n'y a pas de dieux sinon Dieu, et que Muhammad est son Envoyé, c'est à dire que Dieu est unique et qu'il existe un chemin de retour vers Lui, qui nous a été indiqué par l'exemple du Prophète Muhammad. Le second consiste dans l'accomplissement des cinq prières quotidiennes, qui se répartissent au cours de la journée en fonction de la course du soleil, et doivent être précédées par les ablutions rituelles. Le troisième réside dans l'aumône légale, qui vise à purifier les biens qui nous ont été alloués en en prélevant une partie pour les nécessiteux. Le quatrième est constitué par le jeûne du mois de Ramadan, qui s'effectue de l'aube au coucher du soleil durant un cycle lunaire (soit 29 ou 30 jours). Enfin, le cinquième pilier consiste à effectuer le pèlerinage à la Mecque au moins une fois dans sa vie, si l'on en a la possibilité physique et matérielle. A côté de ces cinq piliers, l'islam interdit la consommation d'alcool et de porc, ainsi que le fait de faire l'amour en dehors du mariage. Des documents plus détaillés existent au sujet de ces différents piliers, et de la meilleure façon de les pratiquer.


    Le disciple devra donc se préserver de ce qui est interdit, suivant sa capacité, et éviter tout ce qui est illicite, que cela concerne la nourriture ou le comportement, en fonction de ses possibilités. « Respectez la shari'a. Même si vous ne pouvez pas l'appliquer parfaitement, faites votre possible. Dans ce domaine, un minimum est indispensable. La shari'a est fondamentale, car elle évite de déraper », explique Sidi Hamza. Il faut insister sur le fait qu'il ne s'agit pas ici de s'imposer des contraintes, mais de prendre conscience intérieurement de la nécessité de mettre en place progressivement, chacun à son rythme, des règles qui nous permettront de conserver ce que l'on a reçu, et de recevoir davantage. Comme il est dit dans le Coran, « Dieu veut la facilité pour vous, il ne veut pas, pour vous, la contrainte » (II, 185). Tout dépend aussi de l'endroit d'où chacun entame sa quête : si une personne d'origine musulmane s'engage dans la Voie, l'application des préceptes de l'islam pourra lui sembler facile, et en quelque sorte naturelle. Par contre, pour un occidental qui a priori ignore tout de la shari'a, il est évident que les choses devront se faire d'une manière plus progressive, ne serait-ce que parce qu'elle aura tout à apprendre, que ces rites seront entièrement nouveaux pour elle. Sidi Hamza nous dit à ce propos : « Lorsque de nouvelles personnes non musulmanes prennent le pacte, laissez-les d'abord goûter à la Voie par le dhikr et la réunion, sans leur imposer les prescriptions de la shari'a. La Loi extérieure ne doit pas être vécue comme une contrainte, mais comme une nécessité intérieure : à un moment donné, le disciple se rend compte que s'il veut conserver ce qu'il a acquis par le dhikr, il lui faut un cadre, un garde-fou, et que la shari'a constitue une base, une fondation, indispensable à sa progression. Il est alors mûr pour la mettre en place ».


    Le Cheikh insiste donc sur la nécessité de se diriger à terme vers une pratique respectueuse des obligations et des interdits de la religion, tout en faisant ressortir la prééminence de l'esprit sur la lettre, en ce qui concerne l'application de ces commandements. Pour illustrer ce propos, on peut mentionner l'histoire de cet homme qui était venu prier dans la mosquée où se trouvait le Prophète. L'homme terminait sa prière, lorsque l'un des compagnons s'aperçut qu'un des mouvements de la prière n'avait pas été correctement exécuté. Il exhorta l'homme à refaire sa prière selon la lettre, et celui-ci s'exécuta. Sa seconde prière terminée, l'homme se tourna vers le compagnon qui l'avait interpellé et lui demanda : « A ton avis, laquelle de mes deux prières à été agréée par Dieu ? ». « La seconde, évidemment, puisque elle seule a été accomplie selon la règle », répondit celui-ci. « Eh bien moi, » lui dit l'homme, « je crois que c'est la première qui a été agréée. Car celle-ci, je l'ai faite pour Dieu ; tandis que la seconde, je l'ai faite pour toi ». Le Prophète, qui avait assisté à la scène, confirma cette réalité. L'intention reste donc primordiale. Comme l'indique Ibn Ata Allah, « Les oeuvres sont des formes dressées, dont l'esprit est le secret de l'intention qui y est insufflée ». C'est l'état d'esprit intérieur, la réalité de la conscience intime qui accompagne l'action, qui anime véritablement celle-ci et lui donne son sens le plus profond.


    Il est intéressant de constater que le terme arabe shari'a, qui est utilisé pour désigner la Loi religieuse, possède aussi le sens de « chemin ». L'esprit de la shari'a consiste en réalité à se rapprocher le plus possible de l'état qui était le nôtre lors de la création de l'homme, c'est à dire à retrouver peu à peu la conformité avec notre modèle adamique. Dans cet état, l'homme retrouve la communication naturelle avec Dieu qui était la sienne avant la chute. Il s'agit donc d'un cheminement, d'une mise en conformité progressive, qui va nous permettre au fur et à mesure que l'on se purifie de recevoir davantage. On dit souvent que la shari'a est à la fois le début et la fin du chemin. Dans sa forme, elle représente l'aspect le plus extérieur de l'engagement dans la Voie; dans son esprit, elle en constitue la réalité profonde, par la conformité qu'elle implique avec le modèle de l'humanité.

    Pour finir, il faut souligner que la perception de la shari'a évolue au cours de la progression spirituelle. Comme le dit Sidi Hamza, « l'application de la shari'a est contraignante et difficile, mais le dhikr la rend aisée. Le dhakir [invocateur] ne ressent pas la shari'a comme une contrainte ».. Lorsque l'amour de Dieu s'allume dans le coeur du disciple, celui-ci éprouve l'ardent désir de se rapprocher de Lui, comme un besoin vital. Semblable en cela à tous les amoureux, il n'a alors de cesse que de chercher les moyens d'obtenir Son agrément et Sa satisfaction. Or ces moyens lui ont été indiqués clairement par cette parole divine, exprimée par la bouche du Prophète : « Mon serviteur ne cesse de s'approcher de moi par la pratique d'oeuvres surérogatoires [c'est à dire supplémentaires, facultatives]jusqu'à ce que Je l'aime ; et lorsque Je l'aime, Je deviens l'ouïe par laquelle il entend, la vue par laquelle il voit, la langue par laquelle il parle, la main par laquelle il saisit, le pied par lequel il marche ». C'est l'objet même de la Voie que cette transformation de l'être, cette délivrance, qui prend la forme d'un recouvrement des qualités humaines par les qualités divines.


    A suivre ...

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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya

    L'Etat de disciple

    Plus que d'agir, il s'agit avant tout de se mettre en disposition de recevoir. Pour cela, il est nécessaire de développer en nous un véritable état de disciple, qui est l'attitude juste pour celui qui souhaite recevoir : « car ce sont pour les pauvres que sont les aumônes », comme le rappelle un verset du Coran. Si l'on utilise le terme de foqqara pour désigner les disciples d'une voie spirituelle, terme qui signifie comme nous l'avons vu « les pauvres », c'est pour montrer l'absolue nécessité de cet état de pauvreté. La verset du Coran « Ô Hommes, vous êtes les pauvres envers Dieu, et Dieu, Lui est le Riche, le Glorieux » fait écho à la phrase de l'Evangile « Bienheureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux leur appartient ». Pour réaliser cet état de pauvreté spirituelle, il faut d'abord apprendre à renoncer en nous à notre état de maître. Notre maître actuel, c'est l'ego, notre moi despotique. Devenir pauvre, c'est se défaire de ce moi illusoire. Souvent, l'homme n'a pas conscience de ses tendances égotiques, et les attribue à toutes sortes de circonstances extérieures. Devenir un disciple, c'est engager ce grand combat contre l'ensemble des tendances négatives de l'âme. Il s'agit d'unifier les différentes tendances qui nous gouvernent, de simplifier notre être en le concentrant, c'est à dire en fin de compte de redécouvrir ce qui a toujours été présent au fond de nous. Il ne s'agit pas de construire un être nouveau, mais de devenir nous-mêmes. Pour cela, il faut d'abord prendre conscience de ses limites, et de la nécessité d'un travail intérieur. Il faut se libérer de ce sentiment de « moi » qui occupe tout notre esprit, que nous prenons pour notre véritable identité, et abandonner cette soi-disant richesse pour prendre le chemin de la connaissance intérieure, qui relève de l'intuition et du dévoilement. Car comme le souligne Sidi Hamza, « ne se souvient pas de Dieu, celui qui ne s'oublie pas lui-même ». Au fur et à mesure que l'emprise de l'ego disparaît, apparaît la réalité divine.


    Le premier disciple, c'est le Cheikh. Celui qui guide les autres est avant tout celui qui a pleinement réalisé en lui la condition de disciple. Le Guide ne fait pas ce qu'il veut; il n'est que l'instrument de la réalité universelle. Totalement effacé en elle, il ne peut faire que ce qui doit être fait, au moment ou ceci doit être fait. C'est par cet effacement devant la réalité divine qui l'habite que son enseignement peut être réellement opératif, et nous transformer. On dit souvent que le soufi est celui qui ne possède rien, et qui n'est possédé par rien. Le secret spirituel n'est pas la propriété du Guide, qui pourrait l'utiliser et le distribuer à sa guise : il n'en est que le dépositaire. Si au moment où il est appelé à rejoindre son Seigneur aucune personne dans son entourage n'a atteint l'état de dépouillement nécessaire pour pouvoir recueillir ce secret, celui-ci ne peut être transmis, et la chaîne initiatique s'arrête là. La voie devient alors une voie de bénédictions. C'est pour cette raison qu'un Cheikh sur le point de mourir dit un jour aux disciples qui attendaient de savoir qui serait son successeur : « Je remets les clés au propriétaire ». Le sirr appartient à Dieu seul. Le Guide est simplement, par la transparence particulière qui est la sienne du fait de son dépouillement intérieur, un appel, et une porte qui permet d'entrer dans la maison.


    De la même manière, il s'agit de comprendre que l'on ne possède rien, que l'on ne donne rien : on laisse passer. Certaines choses peuvent passer à travers nous, si Dieu le veut, mais celles-ci ne nous appartiennent pas. Le Prophète Salla Llah Aleyhi Wa Salam disait « s'il n'y avait pas le péché, je craindrais pour les hommes pire encore ». Ce pire encore, c'est l'orgueil, ce sentiment de richesse qui est l'un des principaux obstacles à la progression spirituelle. L'humilité est peut être la seule chose absolument nécessaire, pour celui qui prétend suivre une Voie. Se mettre en disposition de recevoir, c'est accepter l'idée que rien ne nous appartient, mais que tout peut nous être donné. C'est apprendre à écouter et à recevoir, avant de vouloir donner et agir. C'est ne pas chercher à prendre, à faire, mais plutôt à lire les signes qui nous sont envoyés. C'est accepter ce qui vient, ce qui nous arrive. C'est se mettre à la disposition de ce que nous recevons, car ce qui nous est envoyé est toujours plus important que ce qu'on l'on souhaite faire. Sidi Hamza nous dit : « il ne faut pas demander pourquoi ou comment, mais apprendre à se laisser guider ». On perd souvent beaucoup de temps à se demander pourquoi ou comment.

    Devenir un disciple, c'est aussi faire ce qui nous semble juste, mais tout en acceptant par avance que le résultat de nos actions soit différent de celui que nous escomptions. Ce détachement des fruits de l'action a pour effet de nous pacifier intérieurement, et de nous apprendre peu à peu à faire confiance à Dieu pour guider nos vies. Il arrive souvent que nous désirions ardemment certaines choses, et que lorsque celles-ci se produisent enfin, nous n'en ressentions pas le bonheur escompté. Ou inversement, que l'on redoute certaines choses, et que celles-ci s'avèrent en fin de compte bénéfiques. Le fait d'agir en se détachant du résultat de nos actions nous permet de rester disponibles à chaque instant. Au lieu de se crisper sur ce que nous avons décidé, nous restons ouverts à toutes les autres possibilités qui pourraient survenir. C'est en ce sens que l'on parle dans la Voie de l'importance du lâcher-prise. Et ceci n'a strictement rien à voir avec le laisser-faire.


    Dans la perspective soufie, la qualité des actes transcende l'individu qui les accomplit, et se répercute directement sur le plan de l'Etre : « Le soufisme est tout entier excellence du comportement (ihsan). Celui qui te dépasse en excellence du comportement te dépasse en soufisme ». Et le Prophète Salla Llah Aleyhi Wa Salam disait : « Je n'ai été envoyé que pour parfaire la noblesse des comportements ».. Ainsi toute la science de la connaissance de Dieu peut être résumée par la l'excellence du comportement, cette recherche de l'attitude qui convient à chaque moment, à chaque personne et à chaque situation. Se situant dans l'optique d'une transformation intérieure, la Voie spirituelle ne peut bien évidemment se laisser enfermer dans le cercle de la simple morale. Elle transcende cette morale, sans en nier les vertus sociales. L'excellence du comportement n'est pas une norme sociale, mais un moyen d'éducation spirituelle, et en même temps une mise en conformité avec le monde qui nous entoure. C'est pourquoi on dit qu'elle est à la fois un germe et un fruit de la Voie. Ce qui est important n'est pas ce que l'on sait, mais ce que l'on met en pratique. Dans cette optique, la communauté constitue en quelque sorte un laboratoire, où le disciple pourra s'exercer à rechercher l'attitude juste, le bon comportement, en vue de l'appliquer ensuite à l'ensemble de sa vie sociale. Dans cette recherche, sa sincérité sera sa meilleure carte, et son coeur la boussole qui lui permettra de mesurer le degré de justesse de ses actions.


    Certains ont pu définir le soufisme comme étant le fait d' « être droit, sans attendre des autres qu'ils en fassent autant ». En effet, c'est une tendance marquée de notre ego que d'exiger des autres ce que nous parvenons nous-mêmes à faire. L'ego a du mal à accepter que tout le monde ne fasse pas comme lui, et attribue souvent cela à de l'incapacité, sinon à de la mauvaise volonté. Car il est à lui-même sa propre norme, et prétend juger de tout et de tous selon ses propres critères. Dans la Voie spirituelle, il s'agit de ne pas se laisser troubler par ce que l'on voit autour de nous, mais de devenir un homme, tout simplement. L'essentiel, c'est la relation qui nous unit à Dieu. Chaque chose à sa raison d'être, à la place qui est la sienne. La propension à juger est une des caractéristiques majeures de l'ego. Sidi Hamza nous dit : « le défaut et la laideur ne sont pas dans les choses et dans les êtres, mais dans l'impureté du regard que nous portons sur elles. Plus l'âme est apaisée, parfaite et pure, plus elle sera disposée à voir dans tout être une manifestation de la Lumière Divine : tout est beau, seul le coeur non poli du disciple rend les choses laides ». Et il nous exhorte à « casser la balance » qui est dans nos têtes. Tant que l'on continue à juger, que ce soient les hommes ou les situations, on reste dans la sphère limitée de l'ego. Celui-ci projette sur chaque chose sa propre expérience, ses propres valeurs, sans se donner la peine de la découvrir vraiment, dans la réalité qui est la sienne. Au lieu de nous enrichir de l'expérience de l'autre, il nous appauvrit en la réduisant à ce qu'il en connaît déjà. Le non-jugement n'a donc rien à voir avec la morale : il s'agit de s'ouvrir à une autre forme de connaissance.


    Dans la même optique, Sidi Hamza nous encourage à magnifier tous les êtres : « Regardez vos frères comme étant parfaits, du simple fait qu'ils sont dans la Voie. Peu à peu, vous vous rendrez compte que c'est la création toute entière qui est parfaite, et cette magnification s'étendra à toutes choses ». Magnifier ne signifie pas perdre sa capacité à apprécier la justesse d'un comportement, d'un propos, ou d'une situation. La magnification ne consiste pas à idéaliser les autres en s'efforçant de voir la grandeur là où elle n'est pas, mais à s'apercevoir que chaque chose, et chacun des êtres créés, est une manifestation de la Réalité divine. Il s'agit de devenir témoin de ce que les êtres sont véritablement, c'est à dire les visages par lesquels Dieu se manifeste à nous.


    L'excellence du comportement consiste également à se mettre aussi souvent que possible au service des autres, et à pratiquer la générosité envers son prochain. « La plus haute station spirituelle est celle de la servitude », nous dit Sidi Hamza. « Si on désire un cheminement rapide, il est important de donner sans compter, sans calculer (son temps, son argent, son hospitalité, etc...). Le disciple reçoit dans la mesure où il donne, mais seulement s'il n'attend rien en retour. Par conséquent, il ne faut pas regarder en arrière, donner en notant tout ce que l'on a donné sur un carnet, mais donner pour Dieu, donner comme si on jetait quelque chose à la mer, et ne pas penser avoir des droits sur quiconque, ou sur quoi que ce soit ».


    Bien sûr, toutes ces vertus spirituelles ne sont pas innées. Quelles que soient les prédispositions spirituelles de chacun, elles font l'objet d'un profond travail sur soi-même. Pour cela, Sidi Hamza nous donne ici encore des indications concrètes : « Chacun doit veiller sur son coeur. Il faut rejeter ce qui est malsain en soi, et tenter de s'ouvrir à toutes les grâces divines, à ce qui est positif, à ce qui favorise le cheminement et la progression. Mais comment rejeter les suggestions négatives ? Lorsqu'on les sent arriver, il faut dire à son ego qu'il a tort, que c'est lui qui a tous les défauts, et non les autres : « C'est moi qui suis en tort. Si je vois un défaut chez l'autre, c'est parce qu'il est en moi, sinon je ne l'aurais pas vu ». Il ne faut pas laisser entrer des suggestions négatives dans votre coeur, sinon il deviendra comme une écurie pleine de saletés. Essayez de garder votre intérieur propre et pur, le dhikr permettra de faire sortir ce qui y subsiste d'impur. La clé de la réponse est dans le dhikr. Grâce au dhikr, vous aurez l'intuition de ce qu'il convient de faire pour chaque situation, et vous aurez la réponse à toutes les questions que vous pouvez vous poser ».

    A suivre ...

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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya

    Le Travail spirituel

    Le soufisme a toujours recommandé à ses adeptes d'« être dans le monde, sans être du monde ». A la différence des moines chrétiens, le disciple soufi est donc un homme (ou une femme) qui vit pleinement dans ce monde : il travaille, se marie, a des enfants, des amis, prend soin de ses parents, de sa famille, et mène une vie que l'on pourrait aisément qualifier de banale, sur le plan extérieur. A une époque où l'originalité est devenue une valeur positive, où chacun essaie de marquer sa différence par rapport aux autres, que ce soit par le langage, l'habillement, la façon de se nourrir ou les activités pratiquées, une telle indication apparaît particulièrement pertinente pour lutter contre notre ego. En effet, si nous nous mettions à mener une vie ascétique, remplie d'exercices compliqués et d'épreuves difficiles, le regard que les autres porteraient sur nous risquerait fort d'alimenter notre orgueil. Au contraire le fait d'accepter, sinon même de rechercher, une vie banale est aujourd'hui ce qu'il y a de plus pesant pour l'ego. Le disciple de la Voie Qâdiriyya Boudchchiyya est donc une personne tout à fait ordinaire, avec un petit quelque chose en plus. Ce petit quelque chose, c'est que s'il vit dans le monde, il s'efforce de ne pas s'abandonner à lui, mais de rester à chaque instant, sur le plan intérieur, fermement enraciné dans la Présence divine. Quand on parle de pauvreté spirituelle, ce qui compte n'est pas ce que l'on possède, mais l'emprise que ces choses ont sur nous. Quant on parle d'activité, l'important est moins ce que l'on fait que l'intention que l'on y met, et l'état d'esprit dans lequel nous le faisons. Et quant on parle de contemplation, alors on s'extrait de ce monde matériel pour accéder à une autre dimension, celle du monde du mystère et de l'esprit.

    C'est dans cette optique que le disciple pourra s'attacher à réaliser un véritable travail spirituel. Comme nous l'avons vu, celui-ci a pour but de faire évoluer notre rapport au monde, non pas en essayant de changer le monde, mais en modifiant progressivement la perception que l'on en a. Pour ce travail, la mise en place de certains éléments va nous être d'une aide considérable, en exposant notre coeur à des effluves spirituelles qui vont à la fois le nourrir et le purifier. C'est par un recentrage progressif de l'ensemble de notre être sur la perception du coeur que vont nous être donnés les ouvertures et les états qui nous amènerons à parcourir le chemin.


    Nous avons déjà parlé de la discipline de vie qu'implique le respect de la shari'a. Par le double témoignage, nous rappelons à notre ego qu'il n'est pas le seul maître à bord, mais qu'au contraire c'est Dieu qui tient les rênes de notre existence. Le rituel des cinq prières par jour nous permet d'acquérir une conscience de plus en plus aiguë du temps cosmique dans lequel nous vivons, et nous donne l'occasion à intervalles réguliers de suspendre le cours du temps pour nous ressourcer, pour nous retrouver. Le jeûne du mois de Ramadan nous rappelle notre foncière dépendance envers notre corps, et donc envers son Créateur. L'aumône nous apprend à nous détacher des biens matériels, et à réaliser la grâce qui nous est faite que de pouvoir disposer de quelque chose à donner. Et le pèlerinage est comme une mort initiatique, un symbole de ce chemin de retour sur lequel nous nous sommes engagés.


    Nous avons vu également que le dhikr, à la fois individuel et collectif, est la nourriture du coeur, c'est à dire ce qui va nous permettre de le faire croître et se développer. Contemplation véritable, il est le lien avec notre Guide, et le canal qu'il utilise pour nous transmettre son éducation. Il est la source des connaissances et des états spirituels. Le compagnonnage, à la fois en tant qu'échange, partage et mise en pratique, participe aussi de cette éducation. C'est pour cela que la fréquentation des frères est recommandée, le plus souvent possible. Au-delà des réunions régulières de dhikr, les disciples venus de toute la France se retrouvent une fois par an au cours de l'été pour une retraite de quelques jours, qui est particulièrement féconde. Elle permet de rencontrer les nouveaux disciples et de prendre des nouvelles des anciens, de s'enrichir mutuellement en échangeant sur les meilleures manières de faire circuler le sirr, non seulement parmi les foqqara, mais aussi tout autour d'eux. Car lorsqu'il nous a été donné de trouver un tel trésor, on ne peut pas le garder pour soi. On éprouve le besoin, et l'on a le devoir, d'en témoigner. Il ne s'agit pas ici de convaincre, mais bien de mettre ce que l'on a trouvé, cette source d'eau vive, à la disposition de ceux qui souhaitent s'y abreuver. Lorsqu'on en a la possibilité, il est également souhaitable de se rendre à Maddagh, au Maroc, pour visiter notre Cheikh. Là encore, le fait d'aller s'abreuver directement à la source permet de retrouver le sens, et le goût, de l'essentiel. Et quand l'amour de Dieu envahit notre coeur, alors nous nous mettons en quête de la science divine, pour apprendre les moyens de Le servir au mieux.


    Le travail spirituel est une oeuvre de longue haleine, qui exige patience et persévérance. Il ne faudrait pas croire que tout va changer en claquant des doigts, simplement parce que l'on se rattache à un Guide vivant. Si le secret divin est effectivement tout entier contenu dans le pacte initiatique, il nous appartient ensuite de le découvrir par nous-mêmes, et de le faire fructifier. « La sagesse est dans le coeur : celui qui veut avoir de l'eau dans son puits doit creuser; plus il creuse, plus l'eau est abondante. S'il s'arrête de creuser, l'eau ne dépasse jamais le niveau initial », explique Sidi Hamza. Il nous faut purifier notre coeur, et ceci exige beaucoup de travail. Ce qui permet d'accomplir ce travail, c'est notre aspiration spirituelle. « Certains viennent à moi avec une demande comparable à un dé à coudre, et je remplis ce dé à coudre. D'autres viennent à moi avec une demande comparable à un océan, et je remplis cet océan : à chacun selon sa demande » nous dit Sidi Hamza. Le Cheikh est ainsi l'échanson qui verse le vin spirituel dans la coupe de notre coeur, selon sa capacité à recevoir et l'intensité de notre soif de Dieu. Cette soif d'ailleurs ne fait qu'augmenter, au fur et à mesure qu'il nous est donné de goûter à ce vin : « A un certain degré, le besoin de Dieu devient comparable au besoin d'assistance qu'éprouve une personne en train de se noyer, et qui appelle désespérément au secours. Ce besoin détruit tout désir autre que Dieu ». C'est donc ce besoin, cette énergie, qui va nous faire cheminer. Car Dieu répond à l'appel de son serviteur. Et le Secours divin qui en résulte devient de plus en plus tangible, de plus en plus concret, pour celui qui veut bien ouvrir les yeux. Certaines choses qui paraissaient impossibles auparavant se mettent en place d'elles-mêmes, sans que l'on ait le sentiment d'avoir fait un effort, et lorsqu'un jour on se retourne en arrière, on est surpris de constater le chemin parcouru.


    Il ne s'agit pas de s'imposer des choses trop difficiles, mais d'accepter de se laisser guider, tout en restant vigilant par rapport aux ruses de notre ego. Comme on le dit souvent dans cette Voie, il s'agit de « faire ce que l'on peut, et un peu plus ». Il faut éviter de se bloquer sur tel ou tel point de fixation, il vaut mieux laisser les événements aller d'eux mêmes par la volonté de Dieu, tout en restant fermement ancré dans ses pratiques. Pour celui qui veut dompter son âme, il n'est pas question de la brusquer et de la forcer au risque qu'elle se brise, mais seulement de veiller à maintenir une certaine tension spirituelle, suffisante pour l'empêcher de s'abandonner à ses passions. Ici comme ailleurs, le résultat est entre les mains de Dieu. Et si l'on peut véritablement parler de combat lorsque l'on évoque ce cheminement au niveau de l'âme passionnelle, on ne peut plus parler que d'amour lorsqu'on l'examine sous le rapport de la grâce divine.


    On dit souvent que « l'amour est la couronne des oeuvres ». Ceci revient à dire que d'une certaine manière, toutes les pratiques que nous venons d'évoquer n'aboutissent en fait qu'à une chose, à allumer et à renforcer dans le coeur du disciple la flamme de l'amour divin. Une fois que cette flamme s'est allumée, alors elle brûle tout, et les notions mêmes d'effort ou de travail perdent tout leur sens. Cela ne signifie pas que les pratiques sont alors abandonnées, mais qu'elles deviennent ce qu'elles sont vraiment, c'est à dire des actes d'adoration. Pour citer à nouveau notre Guide (mais qui mieux que lui pourrait nous éclairer sur ces choses ?), « La mer se forme, la pluie tombe sur la mer, qui devient houleuse et déborde sur le rivage, sur le sable, et tout ce qui se trouve devant elle est emporté. Alors il ne reste plus que la mer. C'est ainsi que Dieu, le jour où il veut faire bénéficier Son serviteur de Sa Grâce, insuffle dans son coeur un souffle d'amour ». « C'est l'amour qui met les coeurs à l'oeuvre, en mouvement, qui fait agir. L'amour est la monture des esprits, c'est à travers lui que l'on connaît toute chose ». « Quand l'amour habite dans le coeur, on éprouve une saveur dans tout ce que l'on fait. Rien ne parait difficile, on tire profit de tout ce qui nous arrive. Ceci vient du fait que grâce à l'amour, le voile qui nous sépare de la réalité devient de plus en plus ténu. On éprouve une joie profonde du fait de cette proximité, et on est alors envahi par la perception de la beauté. Car en réalité, il n'y a que 1'unité divine qui est véritablement. Les voiles seuls en empêchent la perception. Le monde est comme une ombre éphémère; l'ombre est une chose qui ne perdure pas. Le soleil se lève sur un objet, cela fait de l'ombre pendant un moment, et puis cela se dissipe. C'est la même chose pour ce monde par rapport à la réalité ». « Je tiens à l'amour plus qu'à toute autre chose. Prions pour que Dieu ne nous le retire pas ».

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    Par défaut Re : La Voie Qadiriya Boutchichiya

    ***

    Pour terminer cette présentation de la Voie Qâdiriyya Boudchchiyya, il faut insister sur le fait que cette Voie est une voie du juste milieu. Si les agissements de certains disciples peuvent parfois sembler étranges, ou même incongrus, à ceux qui ne partagent pas leur expérience intérieure, nous devons nous efforcer de respecter ce que nous ne connaissons pas. Si quelqu'un fait quatorze heures de trajet pour aller passer seulement une heure avec sa bien-aimée, on peut le traiter de fou, mais on peut aussi se dire que s'il fait cela, c'est parce qu'il y trouve quelque chose qu'il n'a pas pu trouver ailleurs.

    Il n'est pas question de vouloir changer les autres, mais de travailler sur soi-même. Il n'est pas question d'imposer quoi que ce soit à qui que ce soit (en dehors du simple respect des opinions de chacun) mais de se donner à soi-même une règle de vie, qui est destinée à nous libérer. « Aimez toutes les créatures, quelle que soit leur religion, leur race ou leurs opinions. Chacun est à la place où Dieu l'a mis, et il ne nous appartient pas de juger de cela. Evitez toute haine et toute forme de dissension : Dieu ne visite pas un coeur haineux», nous conseille Sidi Hamza. La progression spirituelle du disciple se traduit par un embellissement de son comportement envers l'ensemble des choses et des êtres créés, par plus d'amour, plus de respect, plus de tolérance, plus d'altruisme, plus d'humilité. Jésus disait « vous jugerez l'arbre à ses fruits ».. Si cet embellissement ne se produit pas, c'est que quelque part le disciple a un problème d'orientation, que son intention n'est pas totalement juste. Il ne s'agit pas d'adopter un masque supplémentaire, une étiquette de plus, de plaquer des comportements ou des techniques sur la réalité qui est la nôtre : il s'agit de se transformer. C'est le chemin de toute une vie, et ce chemin est illimité.. Mais seule une Voie vivante peut nous permettre d'accomplir cette transformation. Si les moyens utilisés peuvent au premier abord sembler irrationnels, c'est parce que ce n'est pas de raison que nous parlons ici.


    Dans ce sens, Sidi Hamza explique : « Il faut se méfier de la seule compréhension mentale. Il existe un mental sensible et un mental lumineux. Le mental sensible a une limite. Pour la dépasser, il faut travailler sur soi et fréquenter les hommes de Dieu. Dieu seul peut transformer le mental sensible en mental lumineux. Un mental illuminé par la lumière du coeur. La compréhension ne s'acquiert pas dans les livres. Il serait trop facile de se baisser et de ramasser tous les livres traitants du soufisme pour l'acquérir. La vraie science vous viendra de l'intérieur, de votre coeur. Seul le coeur comprend. Il comprend que rien n'est en dehors de Dieu. La Voie est tout entière pure expérience spirituelle, c'est à dire qu'elle s'inscrit dans le vécu intime et profond de quiconque la parcourt. Elle n'est pas conjecture et encore moins érudition. Elle est appréhension directe de la lumière divine par le coeur. Il est possible de voir Dieu partout. Ne croyez pas que cela vous soit impossible ».

    A suivre : Le Cheikh Sidi Hamza ...

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